Dans
un essai qu’il intitula « Spoils of
War[1]», Joseph
Brodsky décrivit, depuis
son exil américain, combien son enfance et sa jeunesse
léningradoises avaient été
marquées par la présence d’objets
étrangers amenés par la guerre. Il y
mêlait les
trophées saisis sur l’ennemi, qu’il
fût allemand ou japonais, et l’aide
américaine,
les boîtes de conserve, les appareils radio et surtout les
films de cinéma, car
l’ensemble de ces objets, d’origine et de nature
confondues, lui avaient apporté,
ainsi qu’à sa génération, un
bien fort précieux, l’individuation,
c’est-à-dire, en
l’occurrence, la fabrication d’une culture
musicale, cinématographique, vestimentaire,
étrangère au monde soviétique dans
lequel il se trouvait englué et, de cette
manière, la capacité à se constituer
en individu autonome par rapport à son environnement social
et politique. On pourrait avancer que la culture décrite par
J. Brodsky, née de la fréquentation indirecte de
l’étranger au travers de la guerre,
contribua surtout à souder des individus qui
formèrent une génération socialement
circonscrite, mais il n’en est pas moins vrai que ces objets
constituèrent, au total,
un défi pour le régime politique
soviétique, un défi qui se perpétua,
comme il le
dit si bien, dans l’arrivée au compte-gouttes, de
manière légale ou illégale,
d’autres
objets produits par la civilisation occidentale.
Jusqu’à la fin du régime, ces derniers
provoquèrent un engouement indéfectible de la
part de la population soviétique,
non pas seulement par pure préoccupation
matérialiste, mais parce qu’ils étaient
porteurs d’une culture plus ou moins mythifiée
[2] .
Il n’est pas
indifférent que J. Brodsky, se remémorant la
naissance, au milieu
d’une Leningrad en ruines, d’un imaginaire aux
effets aussi fondamentaux sur la
construction de son identité, en soit passé par
les objets [3] .
Il est tout aussi
symptomatique que, dans sa restitution, leur provenance ait
été, dans une large mesure,
estompée, alors que les uns constituaient un don des
Alliés quand les autres étaient
des butins de guerre. Notre objectif,
précisément, est de refaire le chemin inverse
et d’explorer dans quelles circonstances ces objets se
retrouvèrent dans la ville
martyre, mais aussi sur l’ensemble du territoire
soviétique. Cette enquête permet
en effet de montrer la multiplicité des acteurs et des
enjeux politiques qui entourèrent, dans les
années de guerre et de sortie de guerre,
l’arrivée de cette manne
étrangère, mais aussi d’esquisser les
raisons d’une indifférence, ou d’une
amnésie,
largement partagée par les anciens compatriotes de J.
Brodsky. La représentation,
également très commune, d’un univers
soviétique gris, uniforme, rigide et surtout
clos sur lui-même, confronté pour la
première fois à des fragments de la civilisation
occidentale grâce à la guerre, doit être
prise au sérieux, puisqu’elle émane
d’un
contemporain, mais doit aussi être interrogée. La
guerre, précisément, donna aux
Soviétiques de tous horizons l’occasion
d’exposer leurs biens d’avant-guerre,
volés
ou détruits par l’ennemi, à travers des
inventaires qui restituent des goûts et des
imaginaires beaucoup plus variés et sophistiqués
que l’on ne pourrait s’y attendre,
y compris en tenant compte du tournant pris par les prescriptions
officielles en
matière de goût, qui avaient
réhabilité depuis les
années 1930 un style
hérité de la
middle class européenne
du XIXe
siècle. Les « Spoils of
War » évoqués par J. Brodsky
interrogent donc l’ensemble de la civilisation
matérielle née de la révolution,
c’est-à-dire non pas seulement
l’ensemble des objets qui la constituaient, mais aussi
les relations sociales qui se nouaient autour de ces objets, ainsi que
le rapport à
l’abondance, au luxe et aux goûts venus du monde
occidental. Cette interrogation
ne peut donc pas se cantonner à la sortie de guerre mais
nécessite de remonter à
des époques antérieures pour comprendre
l’effet de la guerre sur cette civilisation
soviétique saisie à travers les objets.
Plus largement,
l’effet de la
guerre sur le statut des objets n’est pas propre
à l’URSS des années 1940. En
effet, au fil des parutions consacrées à la
Seconde
Guerre mondiale depuis une vingtaine d’années,
s’est imposée l’idée que le
monde
matériel des populations civiles était devenu un
enjeu essentiel de la « guerre
totale » pour toutes les puissances
belligérantes. Le pillage systématique
mené par
l’Allemagne nazie avait pour but non seulement son
enrichissement mais aussi
l’humiliation des vaincus. Un gigantesque travail
d’inventaire des pertes subies
par les victimes s’en était suivi, au service
d’une politique de réparations qui
s’était
traduite par le transfert organisé de biens de toute nature
et le versement de
compensations [4] ,
auxquelles
s’était ajoutée une aide humanitaire
d’une ampleur
inégalée, qu’elle fût
privée ou publique
[5] .
Ce triptyque (pillage, inventaires, réparations) avait
nécessité la mise en œuvre
d’administrations spécifiques dans les
différents pays concernés. Elles ont
laissé des archives dont la nature et le contenu
soulignent la parenté des expériences et nous
permettront de retracer cette histoire d’objets, des dons
collectés par les communautés
immigrées américaines
et convoyés vers l’URSS jusqu’au butin
amassé par les dignitaires soviétiques
dans les territoires conquis en passant par les inventaires
dressés par les citoyens
soviétiques sommés de déclarer leurs
pertes privées. Si le sort des œuvres
d’art
ou des productions industrielles nées d’une
technologie sophistiquée ont plus
particulièrement frappé les imaginations
[6] , ce sont bien avant tout les choses
banales qui se sont ainsi retrouvées au centre de
décisions politiques et de conflits
au sommet [7] ,
tout en
étant la préoccupation principale de bon nombre
d’individus
pour qui la guerre apparut comme une catastrophe ou une aubaine.
Le cas soviétique
s’inscrit donc pleinement dans ce processus
d’édification
des objets en enjeu de la guerre. Pourtant, malgré ces
similarités avec les autres
sociétés belligérantes, le contexte de
l’URSS stalinienne, qui combine une économie
de la pénurie, une forte politisation, dans ses moindres
détails, de la possession
matérielle par les particuliers et, enfin, la
volonté du pouvoir de contrôler sa distribution
[8] , avait déjà
donné aux objets un statut particulier qui fut
retravaillé par
la guerre. Les « Spoils of War »
de J. Brodsky concernèrent, en
réalité, toutes les
strates du monde soviétique, même si leur
signification la plus fondamentale a trait,
pour finir, à la relation changeante entre aisance
matérielle, culture occidentale et
loyauté politique au régime des élites
soviétiques.
Aux immenses destructions de
la guerre,
le territoire
soviétique vit succéder un
afflux de biens venus de l’étranger qui, tout en
étant bien insuffisant pour combler
les besoins d’une population encore appauvrie par la guerre,
suscita une forte
convoitise, malgré sa très grande
hétérogénéité,
des vêtements
usagés collectés
par les associations caritatives américaines à la
vaisselle en or des anciens dignitaires
nazis. Ces biens de consommation répondaient à
deux
logiques d’approvisionnement bien distinctes. La
première,
apparue dès le milieu de la guerre, correspondait
à l’aide envoyée, selon
différentes
modalités, à la population soviétique
par les
Alliés ou les pays neutres. La seconde fut le fruit du
pillage
intensif auquel se
livrèrent les Soviétiques lorsqu’ils
occupèrent les anciens pays ennemis.
Les organisations juives
jouèrent un rôle de premier plan dans cet humble
volet de l’aide occidentale que constitua l’envoi
de colis de première nécessité.
Sensible à l’importante population
d’émigrés en provenance de
l’ancien empire
russe qui, regroupés en fraternités de toutes
obédiences, constituaient des donateurs naturels, la
direction stalinienne eut à cœur de participer
à leur mobilisation
en faveur de la population soviétique. Pourtant, les
relations ne furent jamais
simples, rejeu des conflits autour d’une aide humanitaire
sans cesse soupçonnée,
de part et d’autre, d’être un vecteur de
propagande, des conflits qui avaient vu le
jour dès les premières années de la
jeune Russie soviétique, lorsque les bolcheviks
tentaient à la fois de susciter et de canaliser
l’aide aux affamés et aux populations
juives victimes des pogroms de la guerre civile. Les donateurs juifs
exprimèrent
régulièrement doute et mécontentement
concernant les véritables destinataires de
l’aide, dans un climat de suspicion entretenu tout au long de
la guerre par les
milieux juifs anticommunistes. Pour contrer ces attaques, il paraissait
essentiel de
vérifier ce qui se passait dans les territoires
soviétiques libérés. Principale
organisation fédérant l’aide
humanitaire américaine, majoritairement juive
[9] , le Russian
War Relief eut ainsi un représentant permanent
résidant à Moscou, Leo Gruliev,
à partir de fin 1943-début 1944
[10] .
Malgré ses efforts, l’accès aux
provinces
anciennement habitées par de fortes minorités
juives lui
resta fermé [11] et
lors de
la venue,
en août 1945, de son dirigeant Edward Carter,
intellectuel américain pro-soviétique,
la direction stalinienne préféra lui montrer les
villes-héros de Leningrad et de
Stalingrad [12] ,
le point fort de sa
visite étant le bassin minier du Donbass
[13] .
L’itinéraire des visites de Carter dessine ainsi
une géographie des victimes de la guerre
qui met en avant des lieux symbolisant la résistance
héroïque du peuple soviétique,
le patrimoine russe et un des fleurons de l’industrie
stalinienne, mais passe sous
silence le massacre des populations juives.
Cette tension autour de la
distribution
de l’aide fut relayée à plusieurs
reprises par le Comité juif antifasciste,
créé dès le début de la
guerre par le Kremlin
pour mobiliser l’opinion juive occidentale
[14] .
Le travail dans les territoires libérés
mené par la Croix-Rouge soviétique,
récipiendaire de l’aide, cristallisa ainsi les
reproches. Les organisations étrangères avaient
accepté que l’aide fût
distribuée
« sans distinction de nationalité
[15] », mais elles avaient
obtenu en principe qu’elle
fût envoyée en priorité dans les
districts avec les plus fortes concentrations de
population juive. Or, dans un contexte
d’antisémitisme de plus en plus apparent
parmi la population et les autorités locales, le
Comité juif antifasciste recevait un
courrier abondant de personnes se plaignant d’être
délaissées dans la distribution
précisément parce qu’elles
étaient juives, bien loin d’une quelconque
idée de
compensation particulière. Un survivant du ghetto de retour
chez lui à Odessa
dénonçait l’amour
immodéré de ses concitoyens pour les biens juifs,
pourtant peu
abondants dans une ville frappée par la
« catastrophe du mobilier »,
c’est-à-dire le
grand pillage des appartements juifs par l’occupant roumain
trois ans plus tôt.
L’auteur n’utilise pas par hasard
l’expression
« catastrophe », qui sert alors
à nommer le génocide des juifs, puisque, selon
lui, les deux événements sont
« généalogiquement »
liés. L’indifférence des
autorités soviétiques à
l’égard du dénuement
des rescapés juifs, y compris de la part de la Commission
extraordinaire d’État
chargée d’établir les crimes de
l’occupant et de faire le bilan des dommages, revenait
à nier le sort d’une communauté
pratiquement détruite par les fascistes
[16] .
L’importance
politique
accordée à ces questions mérite
d’être soulignée : les
enquêtes diligentées par Viatcheslav Molotov
à la suite des courriers qu’il recevait
de Solomon Mikhoels impliquaient le sommet de
l’État tout en concluant toutes
à l’absence de discrimination
[17] .
L’antisémitisme d’État, avant
de donner sa pleine
mesure à partir de la fin des
années 1940, lorsque commence la
persécution des
membres du Comité juif antifasciste
jusqu’à sa décapitation finale, est en
germe
dès les années de guerre, sans qu’on
puisse pour autant parler, déjà, d’une
politique
systématique [18] .
On peut ainsi
imaginer que Molotov souhaitait sincèrement
s’assurer
que la population juive des régions
libérées recevait correctement une assistance
matérielle, alors que d’autres hauts responsables
exprimaient avant tout leur
méfiance, voire leur animosité,
vis-à-vis du monde juif à travers des arguments
qui
avaient fait leur preuve : celui de l’aide
humanitaire comme cheval de Troie des
puissances capitalistes, brandi depuis les débuts du
régime, lorsqu’il s’agissait de
secourir les affamés et les victimes juives des pogroms de
la guerre civile, celui
d’un antisémitisme populaire qu’un
traitement distinct des juifs pourrait réveiller,
utilisé depuis le début de la guerre par les
partisans du silence sur le sort spécifique
subi par les juifs soviétiques sous l’occupation
nazie, auxquels s’ajouta bientôt le
« danger sioniste »
[19] . Du côté des
organisations juives à l’étranger,
l’opacité des
méthodes soviétiques paraissait
d’autant plus suspecte qu’elles savaient que
d’autres nationalités, les Polonais et les
Arméniens, avaient obtenu d’établir un
réseau d’aide spécifique,
géré par leurs propres représentants
[20] . Ce raisonnement
néglige la question complexe de la citoyenneté
des destinataires. Néanmoins, il a
peut-être encouragé Mikhoels à se faire
l’avocat d’une organisation spécifique
de
l’aide matérielle aux rescapés, qui
rejoignait sa proposition émise en janvier 1943
de créer un bureau de recherche des juifs portés
disparus sur le territoire soviétique
et réclamés par leurs proches, y compris de
l’étranger
[21] ,
structures qui ne verront
jamais le jour. La distribution de l’aide et la recherche des
victimes juives des
pogroms étaient des enjeux déjà
fortement liés aux yeux des donateurs étrangers
du début des années 1920, en raison de
l’opacité des informations distillées
par le
pouvoir soviétique
[22] .
Pourtant, le projet coûtera cher au Comité,
puisque les liens
avec les organisations caritatives juives
étrangères, au premier chef l’American
Jewish Joint Distribution Committee (ou Joint), font partie
intégrante de l’accusation
qui mène à l’exécution de la
plupart de ses membres au début des
années 1950
[23] .
Les communautés
juives
renaissantes des régions occidentales de l’URSS
[24] ,
centrées à la fois sur le renouveau de la vie
religieuse et l’exercice d’une
solidarité
matérielle vis-à-vis des plus pauvres de leurs
coreligionnaires, réussirent pourtant
à capter une partie des cadeaux de
l’étranger qui leur étaient
destinés [25] .
De ce
fait, elles étaient fréquemment
soupçonnées
par les autorités soviétiques
d’être en
réalité des paravents pour des
activités
commerciales en partie centrées sur les
dons en provenance des juifs de l’étranger.
Parcourant un
rapport sur la région de
Jitomir, le lecteur souligna au crayon rouge l’affirmation
selon
laquelle presque
toutes les communautés avaient des contacts avec des juifs
religieux américains,
qui leur envoyaient des colis de valeur
[26] .
Les missions de
l’United
Nations Relief and
Rehabilitation Administration
(UNRRA), établies au
printemps 1945 à Minsk et
Kiev, maintinrent quant à elles
des relations convenables avec les autorités
soviétiques,
même si, de faible taille
et bridées dans leurs mouvements, elles ne pouvaient
contrôler le travail effectué
sur le terrain par les administrations créées par
les
autorités républicaines soviétiques
afin de les
doubler [27] .
L’aide
envoyée par l’UNRRA dans les
républiques
d’Ukraine et de Biélorussie est loin
d’égaler celle apportée aux autres pays
européens libérés, elle n’en
constitua pas moins un apport essentiel pour les populations, en
particulier dans le domaine alimentaire
[28] .
Selon les rapports des missions
locales de l’UNRRA, la nourriture envoyée par les
Nations unies, à l’exception du
pain, constituait l’essentiel de ce qui était
vendu dans les magasins chargés de
distribuer les biens rationnés
[29] .
Au début de 1947, la perspective du terme de cette
aide faisait craindre le pire aux missions qui assistaient, sous leurs
yeux, à la dégradation de la situation
alimentaire et, plus généralement, sanitaire des
populations [30] .
La tušënka
(corned beef) fut certainement le produit
emblématique de cette
aide alimentaire venue de l’étranger,
constituée, en grande partie, des rations de
l’armée américaine, et le
poète J. Brodsky n’est pas le seul à en
avoir gardé un
souvenir impérissable. Chez une population où
tout faisait cruellement défaut, les
dons vestimentaires firent cependant l’objet d’une
convoitise toute particulière.
De la même façon que le corned beef, mais de
manière plus pérenne, leur premier
bénéfice était celui de la survie,
mais ils étaient aussi activement recherchés pour
l’avant-goût qu’ils offraient des
plaisirs simples de l’Occident. Aussi le régime
les
mentionna-t-il de plus en plus discrètement dans le discours
public, à mesure qu’ils
prenaient de l’importance pour lui-même et leurs
bénéficiaires
[31] .
Généralement
dénommés zagraničnye
podarki (les cadeaux de l’étranger),
ou amerikanskie podarki
(les cadeaux américains), leur provenance exacte
restait ainsi confuse mais elle
n’en pose pas moins la question du prestige et de la
reconnaissance que l’Occident,
et singulièrement les États-Unis, aurait
retiré de sa générosité.
Pourtant, le souci
des Soviétiques ordinaires n’était pas
celui de la provenance mais de l’accès
à ces
dons, le terme même de
« cadeaux » (podarki) servant
moins à décrire la raison de
leur présence sur le sol soviétique
qu’une certaine catégorie d’objets qui
alliaient
qualité et abondance relatives, par opposition à
l’indigence de la production soviétique.
D’ailleurs, ces mêmes objets pouvaient tout aussi
bien être appelés amerikanskie
vešči, les
« choses »
américaines, le minimum de ce que pouvait accorder
une civilisation matériellement supérieure, y
compris lorsqu’il s’agissait de vêtements
usagés, mais à mille lieux de
l’endurance des Soviétiques. Le poids des
dons basiques de l’étranger, aussi attirants
fussent-ils, face à celui des souffrances
vécues dans leur chair par le peuple russe était
de toute manière dérisoire, et c’est
plutôt le sens de ce déséquilibre qui
pouvait faire débat : pour les uns,
c’était à ce
prix insultant que les Occidentaux masquaient leur
lâcheté, pour d’autres,
c’était
le régime soviétique lui-même qui
humiliait sa population, réduite à se
réjouir de
ce qui n’avait guère de valeur en Occident. Dans
une lettre de propagande, une
jeune fille s’émerveillait d’une robe
verte à deux poches, tout en racontant son
destin d’enfant victime de la guerre et fille d’un
combattant du front [32] .
Quant à
Varlam Chalamov, il évoqua avec la même tendresse
les vêtements américains
[33] ,
pour aussitôt dépeindre le bonheur des
« crevards » avalant par tonneaux
entiers
le solidol américain,
une graisse industrielle livrée en même temps que
les machines
du lend-lease qui
serviraient à déblayer les montagnes
gelées de cadavres du Goulag.
Les modes
d’appropriation de
ces objets subvertissaient également leur
destination d’origine. Un système de commissions
pyramidal devait assurer leur
répartition, tâche confisquée, on
l’a vu, par la direction soviétique. Pourtant,
dans
la réalité, l’aide pouvait
s’entasser dans des dépôts que
visitaient d’abord les privilégiés
locaux, comme ces responsables des voies de chemin de fer de la
région
Sibérie-Oural venus, accompagnés de leurs
épouses, de leurs bonnes et de leurs
chauffeurs, faire main basse sur la meilleure part. Il
n’était plus resté que des
miettes, vêtements en mauvais état, paires de bas
dépareillées, tenues inutiles,
aux destinataires théoriques. Les cadeaux
américains ne suscitaient donc pas seulement
l’envie mais aussi la colère, beaucoup de ces
« bons pauvres » ayant
refusé,
indignés, un don qui ne pouvait apparaître que
comme une insulte face à leurs
besoins et à leurs mérites, mais aussi face
à ceux d’en haut, qui avaient pu se servir
les premiers, ce dont tout le monde avait fini par être mis
au courant, ce scandale
banal se répétant aux quatre points cardinaux de
l’URSS jusqu’à Magadan
[34] .
Les
fonctionnaires locaux et régionaux
n’étaient pas les seuls à venir se
servir, accompagnés de leur maisonnée, dans les
dépôts. Panteleimon Ponomarenko en personne,
premier secrétaire du parti de Biélorussie et
membre du Comité central, fut accusé
du même comportement. Le glorieux chef des partisans pendant
la guerre n’auraitpas
hésité à offrir aux dirigeants de la
république et à se réserver pour
lui-même
le meilleur de ce qui était entreposé sans grand
soin sur
la base centrale du
Belglavsnab de Minsk.
Mais en
réalité,
ce dont les
épouses des premiers responsables biélorusses
guettaient l’arrivée,
c’était, bien davantage
que les vêtements et les chaussures de
l’UNRAA, les richesses en provenance d’Allemagne,
baptisées
« trophées » ou
« réparations »
[35] . Deux raisons essentielles
différenciaient entre eux les objets contenus
dans ces caisses, pourtant entreposées en un même
lieu : la façon dont ils avaient
été collectés et leur valeur.
L’arrivée des « biens
trophées » est un fait bien mieux
préservé dans la mémoire des
Soviétiques que les gestes de solidarité de la
part
des populations alliés. Dans les faits, cette manne est
indissociable de l’extrême
violence qui accompagna l’occupation par
l’Armée rouge des pays vaincus. Pourtant, le
comportement des troupes soviétiques à
l’égard des civils, et en premier
lieu le viol systématique des femmes, est resté,
quant à lui, largement ignoré à
l’Est [36] ,
alors que cette
violence se déploya sur un large territoire, une de ces
premières manifestations spectaculaires étant le
sac de Budapest, pour culminer
en Allemagne [37] .
À
l’inverse, le véritable pogrom commis en Prusse
orientale ou
la terreur semée à Berlin à
l’arrivée des Soviétiques sont
largement connus à
l’Ouest, tandis que les mémoires locales font
écho aux archives rapportant la persistance, pendant des
années, d’une situation
d’insécurité pour les civils
occupés,
soumis, certes de façon beaucoup plus sporadique, au viol et
au maraudage de la
part de soldats isolés, mais aussi de véritables
bandes composées de déserteurs qui
réquisitionnaient, auprès de villageois
apeurés, femmes, bétail et réserves en
tout
genre. Alors que le récit soviétique des
atrocités commises par l’occupant nazi avait
toujours rendu compte du fait que les violences sur les biens et les
corps étaient
fortement imbriquées, elles furent ici dissociées
dans le discours et la mémoire
soviétiques, d’autant plus facilement que les
violences physiques à l’égard des
populations vaincues étaient d’une tout autre
ampleur et d’une tout autre nature.
À dire vrai, ces dernières
s’apparentaient plus encore aux dommages
matériels,
non plus seulement par leur simultanéité mais
aussi par le sort fait au corps des
femmes de l’ennemi, tandis que l’appel à
tuer purement et simplement chaque
représentant de la nation allemande disparaissait de la
propagande soviétique.
L’idée prévalut que
l’accaparement des biens des civils vaincus
n’était que justice
en regard du pillage subi par la population soviétique
pendant la guerre, et elle
fut renforcée par le choc, bien connu, que
représenta pour les Soviétiques qui
passaient la frontière la vue de pays vaincus, en ruines,
mais toujours nettement
plus prospères que leur propre patrie. Plus encore, les
Soviétiques virent, ou crurent
voir, chez leurs ennemis vaincus, des villes de Roumanie aux fermes de
Prusse, le
produit direct des rapines commises par ces derniers sur le sol
soviétique, du
bétail [38] aux
tramways
en passant par des objets de prix retrouvés dans les
appartements d’anciens occupants
[39] .
Dès lors, se
servir
n’était que justice, et non pas vengeance aveugle,
tout
comme la destruction des biens de l’ennemi trouvait aussi sa
justification [40] .
Si ces
actes de destruction, de même que les violences physiques sur
les populations, et
singulièrement les femmes, n’ont pas fait
l’objet d’un discours public en URSS
et continuent d’être passés sous
silence, il n’en fut pas de même de
l’acte consistant
à s’emparer des biens, y compris personnels, des
vaincus. Sur le moment comme
de nos jours, l’accaparement de biens trophées
apparut à la fois comme légitime
et anodin [41] .
Si l’on prend un objet emblématique de ce type de
butin
pour le
soldat soviétique du rang, la montre-bracelet, les
témoignages concordent sur le fait
qu’il n’était pas rare d’en
arborer plusieurs
à son bras. La tolérance à
l’égard de
cette manifestation ostensible de vol sur l’ennemi en dit
long
sur la signification
qui lui était attribuée : non pas
seulement que
l’objet était rare en URSS et qu’il
trouverait facilement preneur une fois le soldat rentré chez
lui, mais aussi qu’un
comportement compulsif à l’égard des
biens de
l’ennemi était de mise
[42] .
Derrière
le port, anodin, de plusieurs montres, y compris hors
d’état de marche, à un même
bras, voire aux deux, on retrouve ainsi le sort
réservé aux femmes allemandes, dont
l’âge, l’état physique et les
autres caractéristiques personnelles semblent
n’avoir
eu aucune importance aux yeux de leurs violeurs.
De fait, le
caractère bon
enfant de cette acquisition de biens trophées est
également illustré par la popularité
dont jouissaient les bicyclettes, encore rares
en URSS, auprès de Soviétiques qui, pourtant, ne
savaient pas s’en servir, y compris
lorsqu’ils venaient de milieux favorisés, mais
n’hésitaient pas à afficher leur
maladresse. Chacun savait que leur acquisition avait tout aussi bien pu
s’accompagner
d’un viol ou d’un meurtre, et la scène
de Soviétiques apprenant à monter à
bicyclette avec une joie enfantine correspond bien à
l’image, fréquemment rapportée
par les vaincus, de barbares au comportement parfaitement
naïf, contrastant avec
la sauvagerie d’autres scènes
perpétrées par les mêmes
[43] . En revanche, un diariste
soviétique, Vladimir Gelfand, se met à son
avantage : dès le lendemain de son
apprentissage, l’usage de la bicyclette lui est suffisamment
familier pour qu’il
puisse se rendre aisément auprès d’une
Allemande et de sa fille violée, qui le
pressent d’apporter sa protection contre ses propres
compatriotes, offre qu’il décline
poliment [44] .
Un peu plus tard,
vêtu en civil d’un élégant
costume, qu’il s’est probablement fait
confectionner en Allemagne, il se fait photographier en train de
pédaler, image en mouvement alors peu conventionnelle chez
ses contemporains.
Le cliché atteste ainsi de sa
dextérité et achève surtout de faire
rentrer sa quête
d’objets dans un autre registre.
En effet,
célébré par la propagande
soviétique dès les
années 1920 et en
réalité très rare,
l’appareil photo [45] constituait
également un bien trophée très
populaire, mais il faisait accéder son nouveau
propriétaire, plus encore que la montre
ou la bicyclette, objets purement pratiques, à une pratique
culturelle nouvelle, ce
qui explique la satisfaction affichée par les membres de
l’intelligentsia qui avaient
eu l’occasion de commettre ce type de prise
[46] .
Le jeune V. Gelfand acquiert ainsi
un appareil photo en janvier 1946, peut-être sur
l’Alexanderplatz de Berlin où
s’échangent plus ou moins discrètement
toutes sortes de biens [47] .
Lors de son
séjour en Allemagne, les appareils photos lui servent comme
objets de troc parmi
d’autres, mais il finit également par apprendre
à s’en servir et part à la recherche
du matériel nécessaire pour développer
ses clichés [48] .
Il se met alors
à photographier
ses conquêtes féminines, la grande affaire de son
expérience d’occupation, des
personnes de rencontre, mais aussi les villes et paysages
qu’il traverse [49] .
Cette
nouvelle passion tend même à prendre la place de
la tenue de son journal intime
[50] .
De la même
façon,
le récepteur radio, le phonographe ou encore la machine
à écrire étaient plus
particulièrement recherchés par certains
Soviétiques qui,
d’emblée, partageaient un univers culturel commun
avec l’Ouest, faisant passer
au second plan les circonstances plus ou moins avouables de leur
acquisition [51] .
Dès lors, les biens trophées, au-delà
d’un effet de compensation, faisaient accéder
à un monde parvenu à réaliser une
culture moderne à laquelle les Soviétiques,
dirigeants comme dirigés, ne faisaient qu’aspirer.
La tension entre le
modèle
politique représenté par l’URSS
stalinienne et ces
aspirations matérielles rendait, de ce fait,
compliqué l’accès de chacun aux prises
de guerre sur l’ennemi. Dérivatif du
désir de vengeance de la troupe et moyen
commode de compenser une population encore davantage appauvrie par le
pillage
de l’occupant et les destructions de la guerre, les biens
trophées risquaient également de créer
une situation d’indiscipline
généralisée et une fascination
dangereuse pour cette civilisation occidentale. Pourtant, au moins dans
un premier temps,
les dirigeants soviétiques semblent avoir
encouragé et, d’une certaine manière,
organisé cette ouverture à la civilisation
matérielle de l’Ouest, tout en tentant de
préserver un accès stratifié.
Le 26 décembre 1944,
alors que l’Armée rouge aborde les territoires
allemands, un décret autorise ses soldats à
envoyer des colis mensuels du front vers
l’arrière, dont le poids varie suivant la
hiérarchie militaire : cinq kilos pour les
soldats du rang, dix kilos pour les officiers, quinze kilos pour les
généraux
[52] .
Non
seulement le décret ne passe pas inaperçu et est
considéré comme une invitation
explicite au maraudage, mais il est également lu,
dès cette époque, comme le
miroir direct de la politique de colis à l’endroit
des soldats de la Wehrmacht et
autres ressortissants allemands, qui prévalut dans les
territoires occupés pendant
la guerre. Désapprouvant le décret pour des
raisons morales, un soldat soviétique
du rang note pourtant comme justification dans son journal que
« chaque mois, le
soldat allemand avait l’autorisation d’envoyer chez
lui un colis de seize kilos des
territoires qu’ils avaient conquis
[53] ».
L’explosion du nombre de colis qui suivit le
décret entraîna un fort encombrement du service
postal. À Koursk, par exemple,
on fit venir spécialement des employés pour
s’occuper des colis envoyés du front
par les soldats [54] .
Le nombre de colis
mensuels autorisé semble avoir été
restreint par la suite et ne suffisait de toute façon pas
forcément, obligeant les plus
généreux avec leurs proches à des
subterfuges. L’envoi régulier de colis
à ses
proches, par le service postal ou d’autres canaux,
constituait un véritable devoir
pour ceux qui avaient la chance d’être en service
à l’étranger. V. Gelfand
reçoit
ainsi littéralement commande de vêtements pour
petits et grands, ainsi que d’autres
objets de valeur, de la part de sa mère qui lui demande
cependant une certaine
discrétion, alors que, de fait, une bonne partie de leur
correspondance est consacrée
à ces questions [55] .
Cette politique
libérale
à l’égard du transfert individuel des
biens des vaincus
vers les foyers soviétiques ne se démentit pas
lors des premières grandes vagues
de retour vers l’URSS des anciens
déportés soviétiques
rapatriés et des soldats démobilisés,
soldats et civils en permission, tous étant
libérés d’un contrôle
douanier à
l’été 1945. Le paquetage des
démobilisés rentrant au pays dans des trains
spéciaux
semble ainsi avoir atteint des proportions inouïes, tel ce
vétérinaire militaire qui
revient en septembre 1945 de Vienne pour se rendre en
Ouzbékistan avec près
d’une tonne de bagages, et certains ne manquèrent
pas de se faire rançonner, dès
leur arrivée, par les autorités locales
[56] .
À
l’aisance avec
laquelle les Soviétiques pouvaient franchir la
frontière,
s’ajouta la facilité avec laquelle tout un chacun
pouvait se fournir en zone occupée,
que ce soit au marché noir ou dans des magasins de diverses
sortes. Dans le journal
de V. Gelfand, Berlin, bien plus que les autres villes allemandes
qu’il fréquente,
apparaît comme l’épicentre de sa
convoitise, grâce au marché noir qui se tient sur
l’Alexanderplatz ou aux abords de l’ancien
Reichstag, mais qui s’étend en
réalité
à chaque rue, chaque maison, chaque couloir, chaque
café de la capitale, toute une
ville mendiant et échangeant des objets et de la nourriture
contre de l’argent ou
du troc [57] .
Même quand
les autorités soviétiques tentent
d’éradiquer ce phénomène,
au moins en un lieu aussi emblématique que
l’Alexanderplatz, leurs efforts sont
visiblement vains. En novembre 1945, V. Gelfand, sous le
prétexte de faire nettoyer
ses bottes, crée un attroupement de vendeurs qui cachent
leurs marchandises sous
leurs vêtements. Le temps pour le cireur
d’exécuter sa tâche, il a
réussi à obtenir
une chemise, une veste de cuir, quelques paires de chaussettes et des
gants, au nez
et à la barbe des patrouilles soviétiques qui
contrôlent pourtant jusqu’aux officiers
[58] .
Le transfert
institutionnalisé du butin saisi à
l’ennemi, qui devrait bientôt
se transformer en une politique officielle de réparations
[59] , constitua également
une opportunité pour les individus soviétiques,
du moins certains d’entre eux,
puisque les autorités en charge de la collecte
systématique de biens trophées
régulèrent leur acquisition par les
gradés : à partir de juin 1945,
les généraux de
l’Armée rouge pouvaient ainsi recevoir
gratuitement une voiture, les officiers un
vélo ou une motocyclette. En outre, les
généraux étaient autorisés
à acquérir dans
ces entrepôts un piano ou un piano à queue, une
radio, un fusil de chasse et une
montre à bracelet, à gousset ou encore une
pendule. Généraux et officiers pouvaient
également recevoir, moyennant finance, tapis, tapisseries,
fourrures, services
à thé, appareils photo et autres biens de valeur
[60] .
La possibilité d’acheter un bien
trophée à l’administration
soviétique
d’occupation constituait un privilège
évident.
V. Gelfand acquiert par ce biais un récepteur radio
pour 400 marks, alors que ceux
qu’il trouve en vente dans Berlin peuvent lui
coûter dix
fois plus [61] .
L’occupation des
pays vaincus
permet ainsi de profiter d’un luxe dont
l’accès
est autorisé, voire organisé, de façon
à renforcer les hiérarchies sociales au sein de
la société soviétique. Servir
à l’étranger dans une fonction
militaire ou civile est
en soi un avantage, quel que soit le rang occupé, mais, au
sein de ces chanceux,
le pouvoir prend soin de réserver les meilleures
pièces à l’élite, qui
affiche sans
fard sa bonne fortune. La dissidente Larissa Bogoraz raconte ainsi
comment, dans
l’immédiat après-guerre, les filles de
généraux servant en Allemagne portaient desrobes
qui se distinguaient nettement des autres, grâce aux tissus
et
aux patrons
envoyés par leurs pères de Berlin. Elle
conclut :
« C’était aussi cela le
goût de
l’après-guerre, des robes neuves
coupées dans de
luxueux tissus occidentaux. » Le
privilège est d’autant plus visible
qu’il ne tient
pas seulement au tissu, mais aussi à
la coupe qui les fait ressembler à « des
jeunes
filles allemandes », une ressemblance
visiblement considérée comme parfaitement
respectable, et
même enviable [62] .
La
dissidente rapporte ainsi comment son oncle,
général en Allemagne, lui ramena
également des coupons de tissus.
L’appropriation
affichée de la mode et de la culture du vaincu est un
phénomène que l’on rencontre plus
généralement dans l’URSS de
l’immédiat après-guerre, la projection
de films trophées pris à l’ennemi
attestant que le Kremlin
tendait même à l’encourager.
L’ouverture offerte par la guerre était,
à dire vrai,
parfaitement éclectique, puisque s’y
côtoyaient des éléments issus de la
culture
américaine et de la vieille Europe centrale
[63] .
Le fait remarquable est qu’elle constitua un
phénomène général
à l’ensemble
des strates de la société soviétique,
surtout
chez les plus jeunes, malgré les déformations et
réappropriations inhérentes à
la distance géographique, sociale et culturelle qui pouvait
séparer un Soviétique
ordinaire des lieux où se concentrait l’essentiel
des
objets véhiculant modes vestimentaires et goûts
musicaux
venus de l’Ouest [64] .
La tolérance des
autorités soviétiques à
l’égard du chapardage des biens
de l’ennemi, ou la possibilité clairement
légalisée qui fut donnée aux individus
de
différents rangs de ramener une grande quantité
de biens étrangers chez eux, ne
constituent cependant qu’un aspect de ce
phénomène de gigantesque transfert
des pays vaincus, et en premier lieu d’Allemagne, vers
l’Union soviétique. Son
ampleur, précisément, ne pouvait que compromettre
l’ordre social et politique que
la direction stalinienne avait dû rétablir dans
les territoires libérés. Sa diffusion
dans l’ensemble du territoire soviétique
entraîna l’inévitable
problème de son détournement,
l’explosion du marché noir et d’autres
formes de circulation incontrôlées.
Le trafic nourrissait la
constitution de
ces réseaux caractéristiques du fonctionnement de
l’économie souterraine soviétique. En
effet, certains ne se contentaient pas de ramener leurs prises de
guerre pour eux-mêmes ou leurs proches,
mais en faisaient un commerce illégal. À la fin
de l’année 1946, la milice de Tambov
confisqua 4 622 fourrures à un
vétéran, ancien officier, qui les avait
volées à un
magasin de Berlin à la fin de la guerre et
s’apprêtait à les vendre à
Moscou. Un
autre vétéran, rentré
d’Allemagne en voiture en octobre 1946 le
coffre plein de
biens trophées revendus ensuite par son
beau-frère, fut arrêté au
printemps 1947 [65] .
Le trafic, cependant,
pouvait atteindre
une tout autre ampleur. Au butin saisi
à la fin de la guerre succédèrent les
livraisons issues de la politique soviétique de
réparations, qui arrivaient par terre ou par mer et se
diffusaient ensuite par trains
entiers sur l’ensemble du territoire, sans être
suffisamment gardés et sans que le
contenu ne soit réellement inventorié et
évalué. Le pillage des trains et des
entrepôts atteignit un tel niveau que le ministère
de l’Intérieur proposa en janvier 1947
de créer une commission interministérielle afin
de prendre les mesures nécessaires
[66] .
Les vols commis sur le sol soviétique étaient le
fait d’individus, mais aussi
de bandes armées et surtout de réseaux
formés par des personnes en charge de
ces biens, et en particulier de leur commercialisation, comme dans le
cas d’un
trafic autour du dépôt de biens
trophées démantelé à
Novossibirsk au début de
1947, grâce auquel pianos à queue, commodes et
pendules étaient venus embellir
les intérieurs du cercle étroit des dirigeants
locaux qui avaient pu les acquérir à
bas prix alors qu’ils étaient destinés
à récompenser des fonctionnaires
méritants [67] .
Le vol de la
propriété socialiste était une
préoccupation constante de la
direction soviétique et la promulgation des oukases de
juin 1947 marque un net
durcissement de la politique répressive à cet
égard. Dans la perception qu’eut le
Kremlin des vols de biens appartenant aussi bien à la
puissance publique qu’à des
particuliers comme un phénomène massif, alors que
le pays se trouvait encore
appauvri par la guerre et en proie à la famine, le
détournement des livraisons
massives venues de l’étranger, et donc
assimilées à la propriété
d’État, joue certainement un grand rôle
du fait de leur valeur monétaire, privant
l’État de revenus
importants. Pourtant, à cet aspect économique se
greffent d’autres enjeux qui lui
sont plus ou moins liés : la constitution de
réseaux, y compris à un haut niveau, la
consolidation du clientélisme, l’absence de
contrôle par le centre politique de
la distribution de ces richesses dans le contexte de la reconstruction.
La direction
stalinienne savait aussi tirer profit de cet état de
corruption généralisé, dont la
dénonciation ponctuelle pouvait servir à
précipiter la chute de hauts responsables
devenus gênants, comme ce fut sans doute le cas en
Biélorussie, où le premier
secrétaire du parti, Nikolaï Goussarov
[68] ,
dévoila le scandale
des 27 000 vaches
trophées, livrées
en 1945 à la
république soviétique la plus
dévastée par
la guerre,
qu’avaient
accaparées 2 000 responsables
plus ou moins haut placés, quand plus de
150 000 familles kolkhoziennes n’en
possédaient
aucune. Indifférents au malheur
de leurs administrés, ils avaient perdu de vue la promotion
de l’élevage collectif,
n’étant plus préoccupés que
de créer liens de solidarité et de patronage au
service
de leurs préoccupations « petites
bourgeoises »
[69] .
Le détournement de
la vache,
élément de survie essentiel pour des millions
de foyers soviétiques, était un
phénomène tout aussi courant
qu’emblématique du
manque de considération des représentants du
pouvoir pour le dénuement de leurs
concitoyens. Si on peut comprendre cette indifférence par
l’appât du gain et la
volonté d’entretenir une clientèle,
peut-être faut-il aussi l’expliquer par la
contestation, au moins dans certains cas, du bien-fondé des
catégories prioritaires établies
par le pouvoir central. Ce défi à la
hiérarchie officielle des héros et victimes de la
guerre pouvait se trouver renforcé, au niveau le plus local,
par l’expérience personnelle de la guerre et
l’interconnaissance, comme le montre le cas d’un
certain Gryn,
président d’un sel’sovet
de la région ukrainienne de Nikolaev, qui avait
repris à une
famille de deux soldats qui servaient sur le front la vache
trophée qui leur avait
été accordée pour cette raison, sous
prétexte qu’il s’était fait
confisqué un même
animal par les Allemands sous l’occupation, ou qui avait
confisqué à des démobilisés
qu’il accusait d’être d’anciens
policiers collaborateurs les décorations et
documents qui leur donnaient accès à des
privilèges [70] .
Un reproche d’une
tout autre
nature pouvait surgir dans certaines affaires où
l’immoralité du détournement du butin
de guerre ne tenait plus à l’injustice faite
à des victimes de la guerre mais à un
goût excessif pour le luxe. Ces accusations sont
révélatrices d’une vision
fantasmée des possibilités
considérées comme illimitées
d’accumulation des richesses de l’ennemi vaincu,
comme le révèle les aveux de
hauts responsables de l’administration de la zone allemande
occupée extirpés par
les services de Viktor Abakoumov, ancien chef du contre-espionnage et
responsable de la sécurité
d’État, préoccupé de
compromettre ses rivaux auprès de
Staline [71] .
Le plus remarquable
dans cette histoire tient au fait que les informations
recueillies dans le cadre de cette opération aient pu
paraître vraisemblables à ses
yeux, sinon à ceux de Staline. La quantité
d’objets en provenance d’Allemagne
« découverts » lors de
perquisitions dans les appartements des accusés est pourtant
un premier sujet d’étonnement. Pour donner un seul
exemple, l’appartement moscovite d’un des
fonctionnaires inquiétés aurait contenu plus
de 3 000 mètres de
tissus, 8 services à thé et
ménagères
comportant 1 470 pièces,
315 objets anciens
de valeur (statuettes, vases, etc.), 90 objets en argent,
41 tapis (dont des
« passages »),
15 tableaux, 359 pièces de lingerie
féminine, plus de 150 paires de chaussures
et
autres objets en cuir, près de 60 robes,
17 costumes, 22 manteaux et autres fourrures,
323 paires de bas, 6 postes de radio et radio
phonographes, 4 accordéons.
Ces listes impressionnantes, jamais closes, donnent une telle
idée de profusion
qu’elles laissent moins imaginer des appartements
luxueusement meublés que de
véritables entrepôts. Pourtant, la destination
finale de ces biens de luxe n’est jamais
vraiment explicitée. L’idée
d’en faire commerce est à peine
évoquée, et sur un
mode ironique. Centrale, à nouveau, dans les accusations,
leur valeur d’échange
n’explique pas cette abondance, même si elle met en
exergue des pratiques douteuses. Ivan Serov aurait ainsi offert un
radio phonographe à son supérieur, le
maréchal Joukov, des montres en or pour femme à
un général américain haut
placé
de Berlin, deux services à thé et un fusil de
chasse à son subordonné Sidnev, ce
qui ne représentait, pourtant, qu’une infime
partie des biens détournés.
Tout aussi spectaculaire
apparaît la logistique mobilisée pour transporter
le
butin vers l’Union soviétique. Les avions
affrétés par Joukov à cette seule fin
sont
restés dans les mémoires sans que l’on
sache si le fait est avéré, mais la
même
accusation fut répétée contre
d’autres. Serov aurait ainsi organisé pour ses
propres
fins un véritable manège de trains et
d’automobiles, tandis qu’un avion aurait
régulièrement fait la navette entre Berlin et
Moscou, chargé de fourrures, de tapis,
de tableaux et autres objets de valeur
[72] .
La description des objets
reste, quant
à elle, très laconique et
répétitive, à
quelques exceptions près, lorsqu’il
s’agit par exemple de souligner le temps dilapidé,
au lieu de servir la patrie, à s’approprier pour
un usage personnel et futile ce
qui avait fait la supériorité diabolique de
l’Allemagne, tels ces appareils de radio
phonographe que Serov se serait fait fabriquer sur mesure à
partir des boiseries de
l’ancien bureau personnel d’Hitler à la
Chancellerie, en faisant appel à un technicien allemand de
renom. On ne sait donc pas grand-chose sur le goût
précis des
voleurs, en particulier quels tableaux les haut gradés
soviétiques choisissaient de
subtiliser aux magnats nazis, en concurrence avec les brigades
spécialisées qui
sillonnaient les pays vaincus
[73] ,
ni pour quelle finalité, usage personnel ou revente
dans le cadre d’un marché noir des
œuvres d’art sur le sol soviétique qui
reste
encore totalement inexploré. De même, on ne sait
à quel style se réfère exactement
un rapport dénonçant l’habitude prise
massivement parmi les généraux et officiers
soviétiques en zone occupée de passer commande de
« meubles de style »
auprès
de firmes de luxe allemandes, qui viendraient décorer leurs
appartements moscovites et leurs datchas, même s’il
permet de comprendre que la relation entretenue
par ce haut commandement avec le monde matériel de
l’ennemi n’était pas seulement celui de
la prédation mais offrait une sorte
d’émancipation par rapport à
l’ascétisme mais aussi à
l’absence de choix esthétique et de
personnalisation
imposée dans leur univers soviétique
[74] . Le mode de vie qui leur est
reproché est
à peine plus lisible, sinon, sans doute, des
réceptions privées fastueuses ou des
parties de chasse, ce qui n’était pas à
proprement parler interdit, puisqu’on se
souvient de l’autorisation accordée aux
gradés de se servir en services à thé
et
fusils de chasse, mais les faisait rentrer dans une zone dangereuse. De
même, les
accusés auraient adopté dans
l’Allemagne occupée un mode de vie
qualifié de
« seigneurial »,
c’est-à-dire contrevenant clairement à
la morale soviétique. La plupart du temps,
l’origine exacte des biens n’est pas
précisée, puisqu’ils se sont servis
dans des entrepôts, véritables cavernes
d’Ali Baba dispersées dans Berlin et le reste
de la zone soviétique. Lorsque les anciens
propriétaires sont évoqués, ils ne
font
guère pitié, puisqu’il s’agit
des anciens nababs (bogači)
du régime nazi. La faute
des accusés tient précisément au fait
de s’être coulés dans le mode de vie de
ces
derniers, en occupant leurs villas
réquisitionnées, et non de les avoir
dépouillés.
De même, les accusations laissent dans l’ombre les
personnes à qui l’État destinait
ces objets de luxe détournés. Un des
interrogateurs s’exclame même, à propos
de
tapisseries de maîtres flamands et français des
XVIIe et XVIIIe siècles qui
auraient
appartenu à de riches particuliers allemands et que Sidnev
s’est approprié pour
son appartement léningradois :
« mais la place de ces tapisseries ne peut
être que
dans un musée ». La frontière
du luxe acceptable dans un intérieur soviétique,
y
compris de l’élite, aurait ainsi
été franchie.
Serov, pourtant directement
incriminé dans les dépositions de ses
collaborateurs, ne fut pas inquiété et continua
d’occuper des fonctions importantes, mais
au moins deux de ses collaborateurs, arrêtés
fin 1947-début 1948, furent
condamnés
à dix ans de camp de travail en octobre 1951
[75] . Réhabilités
très rapidement après
la mort de Staline, ces derniers avouent une autre
vérité. En expliquant comment
les inventaires ont été falsifiés, ils
sous-entendent clairement l’infériorité
de la
production nationale, puisque lors des perquisitions, les hommes
d’Abakoumov
n’ont pas hésité à inclure
des objets de fabrication en réalité
soviétique et à faire
passer du nickel, de l’alliage ou du platine pour de
l’or ou de l’argent, matières
tout à la fois nobles et condamnables, dans
l’inventaire des biens prétendument
détournés d’Allemagne. Les
réhabilités ne nient pas pour autant la
possession
d’objets en nombre inusité mais avouent au
contraire des achats frénétiques pendant leur
séjour en Allemagne. Plus précisément,
ce sont leurs épouses (et accessoirement une
nièce ou une fille) qui auraient écumé
les divers lieux de la zone
occupée où se vendait, pour des sommes modiques,
une énorme quantité de biens,sans
grande valeur (mais dont on comprend qu’ils
étaient
introuvables en URSS ou
à des prix inaccessibles) : des collants, du linge
(pour
hommes et pour femmes),
des bibelots sans valeur, un véritable
« bric
à brac ». Les opportunités de
faire des
affaires en toute légalité étaient en
effet fort
nombreuses : magasins du
« Voentorg »
réservés aux hauts gradés
soviétiques,
où s’échangent objets et meubles
d’occasion
de valeur, ou encore la mise en vente auprès des
particuliers
allemands comme
soviétiques des biens d’anciens nazis.
L’envoi
à Moscou,
illégal pour le coup, de biens provenant de la villa
occupée
par l’un d’entre eux en Allemagne est
également mis sur le compte de la femme.
Ce comportement vis-à-vis des ressources de
l’Allemagne occupée est rapporté
à
l’ensemble des femmes et parentes du commandement,
visiblement dénuées de
la morale soviétique dont leurs maris seraient, en revanche,
les représentants, mais
que, surchargés de travail, ils n’ont pu leur
rappeler. Les deux expriment le même
dégoût face à cette accumulation
frénétique en parlant du bourbier dans lequel
les ont plongés leurs femmes insuffisamment
éduquées pour résister au
« milieu
bourgeois
délétère »
qu’était l’Allemagne conquise
[76] . Il y a certainement un fond
de vérité dans ces images, d’autant
plus facile à convoquer que le discours
soviétique, conforme en ceci au sens commun, avait toujours
mis les « survivances » de
l’ancien monde, dont l’attrait pour une richesse
matérielle superflue, du côté des
femmes. Pourtant, les hommes ne semblent pas avoir
été en reste pour utiliser
leur pouvoir afin de soustraire des biens ou de passer directement
commande
auprès de prestigieuses fabriques allemandes, même
si ces objets étaient, certes,
destinés en grande partie à des dames,
épouses ou maîtresses, autre association
récurrente à cette soif d’objets
contrevenant à la morale socialiste. Le fait que les
réhabilités de cette affaire n’aient
pas été
réintégrés dans le parti,
malgré leurs
appels réitérés, peut
s’expliquer, outre les méandres de la
déstalinisation, par le
rigorisme renouvelé de la période
khrouchtchévienne à l’égard
de l’enrichissement
personnel et des comportements philistins.
Point essentiel, ces
« profiteurs » étaient
des vydvižency,
c’est-à-dire des promus, entrés
tôt au parti, mobilisés de longue date dans la
défense de la patrie de
la révolution, y compris pendant leur mission en Allemagne
occupée, et c’est
l’argent qu’ils accusent eux-mêmes de les
avoir corrompus, puisqu’ils touchaient,
durant leur service dans la zone soviétique, des
émoluments exceptionnellement
élevés et superflus, en sus des
rémunérations en nature propres aux grands
serviteurs de l’État soviétique. La
combinaison de cet apport soudain de liquidités,
grandes absentes des accusations de l’ère
stalinienne mais d’un usage bien réel,
et d’un accès privilégié aux
biens de l’Occident avait donc constitué un choc
pour
cette strate de la société soviétique,
qui s’était traduit par une petite
révolution
de leurs intérieurs, sans que l’on puisse
établir avec certitude, puisqu’il est difficile de
démêler le vrai du faux dans ces accusations, son
contour exact et ses
implications en matière de mœurs.
Le caractère
primitif des
accusations portées à l’encontre de ces
fonctionnaires
soviétiques atteints d’un comportement compulsif
face aux objets du capitalisme,
qu’on l’explique par un imaginaire forgé
par la morale ascétique du parti ou par la
réalité d’une
société appauvrie, revient, pour finir,
à la dichotomie proposée par
J. Brodsky : d’un côté la
grisaille soviétique, de l’autre les objets de
l’étranger qui,
du plus basique au plus sophistiqué, ouvraient à
la société soviétique
d’après-guerre un monde inconnu, qu’il
fût celui d’une culture libératrice, de
l’abondance
ou du luxe coupable.
Le problème de ce
récit est qu’il
occulte la présence de ce monde
« inconnu »
dans l’URSS d’avant-guerre et le sort complexe
qu’avaient connu les objets qu’il
incarnait. Présents dans le cercle restreint des
privilégiés de la fin de
l’époque
tsariste, renouvelés grâce à la
production
balbutiante de biens de consommation
soviétiques ou les importations de
l’étranger, ils
avaient abondamment circulé dans
différentes strates de la société
soviétique urbanisée. Les autorités
soviétiques
avaient bien sûr joué un rôle capital,
expropriant,
redistribuant la propriété des
anciennes élites, avant d’opérer un
siphonage
à grande échelle de tout ce que les
particuliers pouvaient détenir de précieux aux
yeux de la
puissance publique.
Celle-ci se montra avide d’or, puis bientôt
d’argent,
de pierres précieuses et, pour
finir, de tout objet de valeur à convertir en devises
étrangères qui donneraient
accès au matériel occidental permettant
l’industrialisation du pays à marche
forcée.
L’étude qu’Elena Osokina a
consacrée à
l’institution du Torgsin, ces magasins
créés à la veille de la grande famine
de 1933 pour obtenir les fameuses devises,
démontre combien la recherche de valeurs
précieuses alla
bien au-delà du bradage
à l’étranger des collections
impériales et
des biens de l’Église, entrepris dès
les
années 1920. Les pièces de monnaie en or
datant des
tsars ou de la présidence
d’Alexandre Kerenski conservées par la
paysannerie, les
petites cuillères en argent
et les bijoux de famille de la petite bourgeoisie étaient
échangés contre du pain
avec d’autant plus d’empressement par les comptoirs
du
Torgsin qu’ils étaient
plus faciles à couler en lingots ou à
dépecer pour
être vendus à l’étranger. Le
fait
de détruire ainsi au sens propre tout un patrimoine,
indépendamment désormais de
toute justice de classe, n’avait à leurs yeux
guère
d’importance, la seule valeur
accordée aux objets du passé étant
celle que les
acheteurs étrangers voudraient
bien donner aux plus remarquables d’entre eux
[77] . Le grand pillage par l’occupant
des richesses soviétiques, des collections de
musées aux biens domestiques des
particuliers les plus humbles, serait ainsi
dénoncé par les mêmes qui
l’avaient
entrepris, au nom de la modernisation du pays, moins de dix ans plus
tôt.
La rage de
dénicher chez les
particuliers ce qui, toujours, conserva un statut
suspect dans le contexte soviétique, et son corollaire, la
soif indigne d’objets développée par
une population dépouillée et frappée
par les pénuries, se lisent dans
les scènes de prestidigitation du magicien Woland sur les
planches d’un théâtre
moscovite des années 1930, imaginées par
Mikhaïl Boulgakov pour son roman
Le maître et
Marguerite. Cette incarnation du diable venue de
l’étranger (son identité
allemande est suggérée) met
littéralement à nu un public qui
n’avait « guère
changé », malgré
l’apparition d’autobus, de
téléphones et autres avatars du
progrès
technique qui rendaient méconnaissable la capitale. Faisant
surgir sur la scène un
magasin pour dames, son assistant Fahoth annonce que les vieilles robes
et souliers
démodés des spectatrices seront gracieusement
échangés contre les
« dernières
créations parisiennes », provoquant une
marée de femmes se ruant sur ces miraculeux produits de
luxe, en perdant toute pudeur et raison pour profiter d’une
aubaine aussi inattendue que fugace
[78] .
Un peu plus loin, un personnage rêve
d’une représentation tout aussi cauchemardesque,
au cours
de laquelle un artiste
en smoking l’invite à se mettre sous les feux des
projecteurs pour révéler, sous les
sifflets de la salle, la présence de dollars
cachés dans
son appartement d’honorable
citoyen soviétique, avant de s’en prendre
à un
autre spectateur, un certain Sergueï
Gerardovitch Dunchil, qui « refuse
obstinément de
rendre les devises qui [lui] restent,
à une époque où le pays en a besoin,
alors
qu’elles [lui] sont totalement inutiles ».
Sa maîtresse, Ida Herculanovna
Wors – la
répétition de ces noms, prénoms ou
patronymes à consonance étrangère
n’est pas
un hasard –, apparaît à son
tour sur
scène portant sur un plateau d’or une liasse
de 18 000 dollars et un collier de
diamants d’une valeur
de 40 000 roubles-or, que ce
mari volage avait dissimulés
dans l’appartement de sa maîtresse à
Kharkov. Les
spectateurs sont invités sur un
ton de plus en plus menaçant à rendre des devises
qui
n’ont rien à faire chez eux
pendant qu’une armée de cuistots leur apporte une
vaste
bassine de soupe et un
plateau chargé de pain noir [79] .
Quand le roman parut enfin en Union soviétique
en 1966, bien après la mort de Staline, ces deux
passages furent censurés, peut-être
pour ce qu’ils disaient d’une humanité
soviétique au-delà des aléas du
stalinisme,
humanité rendue grotesque à la fois par la peur
inspirée par des maîtres
obsédés par
l’idée de faire surgir un trésor
caché, dissimulé dans des appartements de
province,
et par son propre et indéfectible attrait pour tout ce qui
venait de l’étranger, au
caractère diaboliquement désirable. Les
Soviétiques des
années 1930 dépeints par
M. Boulgakov ne sont pas ignorants de la culture occidentale, bien au
contraire,
mais éternellement animés de désirs
matériels que le régime, finissant toujours
par les désigner comme des péchés,
transforment immanquablement en tourments.
L’examen
d’inventaires de biens que les Soviétiques des
territoires occupés,
qu’ils fussent restés sur place ou partis en
évacuation [80] ,
furent
invités à fournir à
partir de la fin 1943 pour permettre
d’évaluer les pertes causées aux
particuliers
par l’ennemi, confirme qu’à la veille de
la guerre, après vingt années de
régime
soviétique, l’univers matériel de
certains d’entre eux portait bien la marque de ces
goûts philistins décrits par M. Boulgakov et
qu’ils n’avaient pas attendu la manne
de l’étranger née de la guerre pour
s’inscrire dans un espace culturel occidental.
Le plus surprenant sans doute tient au fait qu’ils en aient
offert une description
détaillée. Par un apparent paradoxe, la
destruction et le vol par l’ennemi des biens
de millions de foyers soviétiques accentua la
réhabilitation de l’aisance matérielle
et, partant, de la propriété des individus,
amorcée au cours des
années 1930 par
Staline. Le gouvernement soviétique, dans le cadre
d’une enquête de grande
ampleur sur les crimes commis par l’occupant nazi, ainsi que
sur les pertes matérielles dont il était
responsable, invita les habitants des régions
occupées à déclarer
l’ensemble de leurs possessions en bien propre qui avaient
été volées ou
détruites [81] .
Le discours
normatif sur les objets qui prévalait avant-guerre se trouva
suffisamment affaibli dans ce nouveau contexte pour que certains
sinistrés révèlent,
face à l’extrême pauvreté de
l’immense majorité de leurs concitoyens, la
possession
de biens (mobilier, garde-robe, instruments de musique...) dont
l’exposition dévoilait des goûts peu
conformes à l’éthique officielle, aussi
fluctuante eût-elle été au
cours de l’entre-deux-guerres.
Pour l’essentiel,
ces listes
de biens frappent, sans grande surprise, par leur
sobriété. Il faut ici distinguer
d’emblée les inventaires ruraux des inventaires
citadins. Dans le premier cas, bien souvent, l’essentiel, en
valeur, tient aux bâtiments
détenus en propriété personnelle, soit
la maison, parfois des annexes comme une
grange ou un hangar, du bétail, en premier lieu la
possession d’une vache en bien
propre, ainsi que des réserves alimentaires. En revanche,
rien, ou presque rien, en
matière de meubles, de vaisselle ou de vêtements,
les déclarations mentionnant
plutôt un coffre et du tissu au mètre. Cette
absence de déclaration concernant des
biens de consommation courante peut s’expliquer de diverses
manières, mais il
faut sans doute, dans la plupart des cas, la lire comme
telle : l’extrême pauvreté
matérielle des ruraux soviétiques est
à la fois suggérée par plusieurs
témoignages,
sans avoir vraiment fait l’objet d’une
étude systématique, et renvoie à des
comportements en contexte de guerre dont la signification exacte est au
cœur d’importantes
discussions historiographiques. Le caractère
extrêmement basique des intérieurs
ruraux est, par exemple, rapporté par la dissidente L.
Bogoraz qui se souvient
comment, jeune moscovite pourtant très pauvre, partie
enseigner dans la région
de Kalouga au début des années 1950,
elle pardonne régulièrement à sa jeune
nounou le vol de cuillères et de tasses puisque, pour cette
dernière comme pour
les autres villageois, une cuillère en aluminium ou un verre
constituaient un luxe
parfaitement étranger [82] .
Ce témoignage porte sur le stalinisme
d’après-guerre, il
pourrait a fortiori s’appliquer
aux décennies antérieures. À la fin
des années 1920,
évoquant de manière humoristique la manie
soviétique de recenser le moindre
objet de consommation, mais soulignant que le nombre de chaises
manquait tout de
même à ce savoir statistique, les satiristes Ilia
Ilf et Ievgueni Petrov reconstituent
grossièrement ce chiffre en le rapportant à la
population globale de l’Union soviétique tout en
en soustrayant sa majorité, la paysannerie, exprimant par
là une vérité
sans doute bien connue de l’époque, le gouffre
matériel et culturel qui séparait
cette dernière de la civilisation citadine
[83] .
Évoquée ici de façon comique, la
coexistence de
ces mondes aura, une dizaine d’années plus tard,
un effet
dramatique,
la misère des ruraux s’illustrant dans la soif
d’objets des années de guerre. En
particulier, la participation plus ou moins active de la population
locale au massacre
des juifs sous l’occupation renverrait au désir de
faire
main basse sur les biens de
ces derniers, des vêtements au mobilier.
Des citadins
participèrent
également au partage des maigres biens des juifs,
au point de devenir un trope littéraire que l’on
rencontre dans la lettre rédigée par
la mère de Victor Strum, personnage central de Vie et destin,
à son fils, lorsqu’elle
lui raconte, peu avant d’être
assassinée, le comportement de ses voisins de
Berditchev qui, aux premiers jours de l’occupation, la
chassent de la chambre
qu’elle occupe, s’emparent de son divan tout en lui
prédisant une fin proche [84] .
De fait, alors que la mère de Strum, médecin,
possède cet élément de relatif
confort, beaucoup de citadins ne déclarent qu’une
table et quelques chaises, un
ou plusieurs lits, éventuellement une armoire. Anna
Fedorovna Tchoudova, une
évacuée employée dans une fabrique de
sucreries à Kouïbychev (actuelle ville de
Samara), et qui travaillait avant-guerre comme plongeuse à
l’hôpital de Moguilev
pour le modeste salaire de 100 roubles mensuels
[85] , déclare ainsi la perte
d’une
armoire, d’un « lit
anglais », de cinq chaises et d’une table.
Sa garde-robe se composait d’un manteau, de trois robes,
d’une paire d’escarpins et de petit linge
qu’elle
ne se donne pas la peine de détailler. Parmi ces biens, le
manteau est de loin le
plus précieux, puisqu’il est
évalué
à 15 000 roubles, quand
l’armoire n’en vaut
pas plus de 1000. La possession d’un
vélo, estimé au même prix que le
manteau,
représente donc un luxe qu’a pu s’offrir
cette célibataire [86] .
Pourtant, au fur et
à mesure
que s’élève la valeur des patrimoines
perdus, la
description se fait plus précise pour désigner
les matières des objets, de même
que s’élargit considérablement la gamme
de meubles, d’objets domestiques, de
vêtements, de linge, mais aussi de biens liés
à une pratique culturelle. On pourrait
alors y voir le reflet de cette kul’turnost’
devenue, au cours des années 1930, un
mot d’ordre du discours stalinien en matière de
style de vie. Ce terme, intraduisible
en français, désigne ce qui relève de
la Kultur allemande,
c’est-à-dire un ensemble
de savoirs, mais aussi de savoir-vivre, dont l’acquisition
est nécessaire pour sortir de
l’état d’arriération le plus
généralement associé au monde paysan.
La kul’turnost’
se traduisait en matière vestimentaire par la
réhabilitation de manières bourgeoises,
de même qu’elle prônait des
intérieurs proches des goûts de la middle class européenne
du XIXe siècle
[87] . Dans ses représentations visuelles
à l’intention du grand
public comme pour les très sérieux statisticiens
qui enquêtaient sur les budgets
des ménages soviétiques, l’accession
à un mode de vie conforme à la kul’turnost’
se mesurait à la présence
d’objets qui dénotaient à la fois
l’esprit moderne et
l’appétence culturelle de leurs
propriétaires : un vélo, un appareil
photo, un poste
radio ou encore un gramophone.
D’autres objets,
plus
classiques, furent également réintroduits de
manière
positive dans l’horizon matériel des
Soviétiques, comme le piano, bien que dans
le cas des objets de facture ancienne se posa la question de leur
provenance, en
raison du caractère problématique de
l’héritage, dans une société
stalinienne où
l’origine bourgeoise restait une tare et la promotion sociale
extrêmement rapide à
la fois une réalité massive parmi les nouvelles
élites et une valeur essentielle du
régime. Si, pour revenir aux inventaires, l’on
s’en tient à ces marqueurs
désignés
du niveau de kul’turnost’,
on rentre alors, paradoxalement, dans des univers sociaux
qui sont absents de la description officielle de la
société soviétique. Bien loin des
stakhanovistes de l’usine, destinataires en principe de ce
type de production, on
devine des milieux professionnels caractérisés
par une forte spécialisation, mais
aussi, de manière encore plus hypothétique du
fait de nos sources, des héritages
familiaux, tant en matière de pratiques que de transmission
matérielle [88] .
À
défaut de
pouvoir reconstituer les caractéristiques sociales
précises de leurs
propriétaires, les inventaires permettent autre
chose : la mise en contexte de ces
« objets culturels » avec
d’autres éléments de la vie
matérielle de ces derniers,
esquissant la reconstitution d’univers réels,
distincts des représentations de propagande dont les
historiens ont dû se contenter jusque-là,
même si la question du
filtre idéologique ne saurait être
évacuée puisqu’il a dû
influencer le contenu de
la déclaration. Mais, précisément, le
cadre normatif opérant sur ces sinistrés
n’a
rien d’univoque, sans que l’on puisse affirmer
s’il s’agit là du reflet de la
sincérité
des déclarants ou de l’imbrication des
modèles normatifs dont la kul’turnost’
stalinienne ne serait qu’un
élément.
Pour commencer, si les
propriétaires d’objets culturels sont
très certainement
des membres des professions intellectuelles, par opposition aux
travailleurs
manuels, la frontière entre modes de vie citadin et rural
paraît parfois incertaine.
C’est là le reflet d’un monde provincial
autorisant ses habitants, y compris de
milieux forts divers, à contourner les rigueurs de
l’économie soviétique, grâce
à
l’entretien d’un peu de bétail,
d’un potager ou d’un verger. Un certain Iakov
Pavlovitch Kozlov, habitant à Kalinine (actuelle ville de
Tver) avant son évacuation
pour la région de Kouïbychev, prend soin
d’établir le dommage important qu’il a
subi en ne pouvant vendre, du fait de l’occupation, le
produit de sa cerisaie, de
son potager et de ses ruches, sans doute attenants à la
maison qu’il possède en
propre, peut-être à la
périphérie de la ville. Parmi la liste
impressionnante de biens
perdus, ce « jardinier »
possédait un piano de marque
« Vol’fram Grosman » et
une bibliothèque de 300 volumes, dont une
encyclopédie, des classiques et des
ouvrages consacrés à la langue russe et aux
mathématiques. Le fait que son inventaire soit
attesté par un enseignant d’une école
secondaire de la même ville laisse
à penser que le
« jardinier » était
avant tout un professeur, attentif à son mobilier
(meubles en noyer et acajou, miroir), à sa table (samovar,
couverts en argent, service
à thé de vingt-quatre pièces,
vaisselle de porcelaine...) et à sa garde-robe (manteau
en drap au col en astrakan, un autre en laine au col de fourrure,
tandis que son
épouse déplore la perte, entre autres, de deux
robes en crêpe de chine, peut-être
cousues à domicile sur leur machine
« Zinger ») [89] .
On ne connaît pas
en revanche
la profession d’Iefim Savelievitch Savine,
si ce n’est que le lieu d’où il est
évacué est un nouveau bourg industriel de la
région de Leningrad, Slantsevyé roudniki,
où lui aussi partageait, avec les autres
membres de sa famille, son temps libre entre l’entretien du
bétail (une vache, un
cochon, deux moutons, deux chèvres, quinze poules, sept
essaims d’abeilles) et
l’usage de biens caractéristiques de la
modernité citadine comme un vélo, deux
machines à coudre, un gramophone et quelques disques, tandis
que la maison qu’il
possède en propre contient une horloge et deux miroirs
[90] .
Cependant, la recherche
d’objets « culturels »
parmi les inventaires de ces
citoyens soviétiques, qu’ils renvoient
à une culture prérévolutionnaire comme
le
piano ou d’autres instruments de musique ou à des
pratiques davantage pionnières
pour l’entre-deux-guerres comme la possession d’un
appareil photo, d’un récepteur
radio ou d’un gramophone, fait surtout découvrir
les intérieurs cossus de ce qu’on
pourrait appeler les « bourgeois du
socialisme ». Ils se distinguent des hauts
fonctionnaires du régime, qui vivaient dans un confort dont
on sait qu’il était tout entier
pourvu par l’État (et par là facilement
réversible au gré des purges et des
disgrâces)
et qu’il correspondait à une éthique
austère, d’autant que leurs
bénéficiaires se
devaient de consacrer toutes leurs forces à la construction
du socialisme et n’avaient
donc, en principe, guère de loisirs. Eux sont au contraire
les représentants de
professions dont les rémunérations
élevées donnaient accès à
un univers matériel
qui se distinguait par la diversité de style,
l’introduction de matières nobles et, au
total, un raffinement que leurs inventaires permettent seulement de
deviner. Leurs
biens dessinent les contours complexes de l’univers social
des specy,
ces spécialistes
hautement qualifiés, tour à tour
vilipendés par le
régime pour être un
« repère
de byvšie »
(ci-devant), de survivants des élites
prérévolutionnaires, avant
d’être
récupérés par le régime
grâce
à l’inclusion de recrues formées dans
les nouvelles
institutions soviétiques, mais toujours à la
merci
d’un revirement idéologique.
L’inventaire
détaillé que produit Evdokia Samoïlovna
Iantovskaïa, habitant
avant-guerre la ville de Dniepropetrovsk, est un bon exemple de cette
exposition
sans fard de son (ancienne) fortune. La dame avoue avoir
perçu à la veille de la
guerre un confortable revenu mensuel
de 2 000 roubles grâce
à son salaire de
professeur d’allemand dans un institut de langues
étrangères, qu’elle
complétait
avec quelques heures d’enseignement dans d’autres
instituts de la ville. Son mari,
alors chef d’atelier dans le combinat Koksokhim, devait
également bien gagner sa
vie même si elle ne précise pas sa
rémunération exacte. Sa mère,
enseignante en
broderie, contribuait également à la vie du
ménage. Ce foyer industrieux avait
ainsi les moyens, selon ses termes, « de vivre bien
et de façon civilisée » (elle
utilise
donc le terme en vogue de kul’turno,
même si la longue énumération de ses
biens
« pillés par les
Allemands » s’écarte ensuite en
bien des points de la norme stalinienne). La musique semble y jouer un
rôle de premier plan : un luxueux piano
fabriqué à Dresde ne devait pas seulement assurer
une fonction décorative, puisqu’une
étagère en bambou, en provenance du Japon,
contient des partitions d’opéras (Carmen,
Faust, Eugène Onéguine, Roussalka),
des valses et mazurkas de Frédéric Chopin,
des rapsodies de Franz Liszt, des sonates de Ludwig van Beethoven,
ainsi que
des albums de chansons de compositeurs contemporains, de romances
tsiganes et
autres répertoires. Le gramophone, de facture anglaise,
n’est encore accompagné
que de huit disques, mais certains viennent de
l’étranger. La famille lit : sa
bibliothèque aurait comporté les œuvres
complètes d’Alexandre Pouchkine [92] ,
Mikhaïl
Lermontov, Nikolaï Gogol, Nikolaï Nekrassov,
Fédor Dostoïevski, Alexandre
Kouprine, Léon Tolstoï, Heinrich Heine, Johann
Goethe, Friedrich von Schiller,
Guy de Maupassant [93] ,
ainsi que des
manuels et de la littérature technique. Pas
de tableaux de maître mais la reproduction d’un
célèbre tableau d’Ivan Chichkine,
confirmant des goûts peu aventureux [94] .
Les pièces du mobilier, aussi nombreuses
que volumineuses, laissent à penser que le logement est
relativement vaste : une
armoire à vêtements en noyer, avec miroirs et
ciselures, une autre en chêne, deux
bibliothèques, un luxueux divan en chêne recouvert
de cuir, et le dossier d’un
miroir, un autre divan en tissu peluché. La table du salon
est en acajou ciselé, la
table en chêne de la salle à manger est
accompagnée de douze chaises recouvertes
de simili cuir, douze autres mêlent le chêne et
l’ébène.
En mentionnant cet ensemble
de douze
chaises, Evdokia Samoïlovna, bien
involontairement, semble faire un clin d’œil au
célèbre roman satirique d’I. Ilf et
I. Petrov paru en 1929 [95] et,
par là, faire référence au mobilier de
Gambs (Gambsova
mebel’). De fait, production d’une firme
célèbre de la Russie du XIXe
siècle qui
travailla pour la Couronne comme pour les familles
fortunées, ce
mobilier en vint,
de façon générique, et
malgré la
diversité de ses lignes, à désigner
tout mobilier
proche du style Biedermeier (le fondateur de la firme était
d’ailleurs d’origine
allemande) et, de même que ce dernier, à incarner
une
élite éprise de confort
bourgeois et de robustesse davantage que d’audace
stylistique. La
douzaine de
chaises, qui forme ici un ensemble, alors que, dans le roman, elles ont
été dispersées
après la révolution, permet donc de
préciser
l’impression, vague, d’avoir affaire à
l’intérieur de représentants de la
haute
société d’un autre siècle,
tout en le
réinscrivant dans un contexte russe [96] .
Un service de table et un service à thé de
porcelaine
pour vingt-quatre personnes – là
encore, ce
détail anodin a en réalité son
importance [97] – permettent
d’envisager de nombreux convives, mangeant dans des
assiettes en cristal avec des couverts en argent. Pas moins de sept
tapis, dont l’un
est français mais les plus luxueux sont décrits
comme ukrainien et grec, couvrent
les murs ou les sols. Une horloge française constitue encore
un autre élément de
ce mobilier qui, de toute évidence, n’est pas
entièrement de facture soviétique et
provient sans doute en partie de l’époque
prérévolutionnaire, au point de
révéler
une sociabilité peu orthodoxe, ainsi d’une petite
table à jouer en noyer ciselé,
recouverte d’un tissu vert [98] .
Les inventaires au mobilier
abondant
suggèrent des logements dont la taille,
elle non plus, n’a rien à voir avec les conditions
de vie particulièrement précaires
de la plupart des Soviétiques, y compris bien
rémunérés. Cependant, il est quasiment
impossible de connaître leur organisation spatiale exacte. La
déclaration de
Samouïl Moïseievitch Ekmektchi fait exception.
Avocat, consultant en questions
juridiques, il occupe avant-guerre, avec sa femme, directrice du bureau
des affaires
sociales et juridiques du service de protection maternelle et
infantile, et leurs deux
enfants, un appartement dans la ville de Mykolaïv, comprenant
un salon qui fait
également office de bureau, une chambre à
coucher, une chambre d’enfants, une
salle de bains et une cuisine. Ce couple de juristes a une conception
plus moderne
des pratiques culturelles que dans le cas
précédent : outre un piano Milbach et
une bibliothèque en chêne
contenant 500 ouvrages composés
d’œuvres littéraires
et de traités juridiques, le salon contient pas moins de
deux récepteurs radio de
facture soviétique (Pioner et SI 235), un
gramophone et quatre-vingt disques, le
bureau est équipé d’une machine
à écrire Undervud et l’appartement est
relié au
monde par un téléphone. Le couple
possède également un appareil photo FED,
qui lui permet de photographier ses enfants dans des poses et des
décors moins
artificiels que ceux des portraits tirés dans les studios de
professionnels, qui constituent encore l’unique source,
d’ailleurs très prisée, des albums de
famille soviétiques. Une paire de jumelles
suggère des sorties dans les salles de spectacle de
la ville. Pour le reste, on retrouve le même
intérieur soigné et pesant : un ensemble
composé d’un divan, de deux fauteuils, de six
semi-fauteuils recouverts de tapisserie et d’une table ronde
assortie en acajou, un lustre en bronze, une lampe en
bronze sur son socle de malachite, recouverte d’un abat-jour
de soie, un tapis persan.
Aux murs, cinq tableaux et une tapisserie. Les portes sont recouvertes
de tissu
peluché, les rideaux sont en tulle, les vases en cristal. Un
petit meuble, fait d’acajou
et d’incrustations en bronze et en cristal, est
désigné comme
« pièce de
musée »,
attestant sans doute de sa provenance d’un magasin
d’antiquités. La salle à manger
doit être également de bonne taille
puisqu’elle contient, outre une table et les
fameuses douze chaises en chêne recouvertes de cuir, un
buffet en chêne avec des
incrustations en cristal, un divan au dossier recouvert de cuir, une
horloge ancienne
à sonnerie musicale. Au plafond, à nouveau un
lustre en bronze, aux murs sept
assiettes en porcelaine manufacturées. Le samovar est
orné de cristal, le service à
thé est en porcelaine, les rideaux toujours en tulle.
L’ameublement de la chambre
à coucher est à mille lieux des pratiques de la
plupart des Soviétiques, qui n’ont
tout simplement pas de pièce spécifique
à cet usage, transformant dans le meilleur
des cas un divan en couchage. Ici, le lit est entouré
d’une toilette, d’une armoire à
glace en bouleau de Carélie, d’un divan, de deux
fauteuils et de quatre poufs assortis
en velours. Un autre divan est recouvert d’un tapis de
Turkménie. Au plafond, le
troisième lustre de l’appartement, aux murs, deux
nouveaux tableaux. La chambre
des enfants est évidemment une autre rareté,
même si rien n’indique que son mobilier soit
spécifiquement destiné à ses occupants
[99] . Le fait de disposer d’une sallede
bains équipée d’une douche et
d’une baignoire
émaillée achève l’impression
de
luxe, qui se reflète bien évidemment dans
l’habillement. Les vêtements de la famille
doivent être d’autant plus
élégants
qu’ils sont confectionnés sur mesure, comme le
rappelle la présence de plusieurs mètres de
cheviotte,
drap boston, et bien sûr de
soie, outre une superbe pelisse, un kimono et un pyjama pour homme en
soie
[100] .
L’intérieur
des
Ekmektchi, ainsi exposé dans ses détails les plus
intimes, fait
donc songer à un décor de vaudeville bourgeois
occidental plus qu’à un intérieur
soviétique, y compris d’élite. Le fait
que Samouïl Moïseievitch ait cru bon, comme
d’autres, d’en révéler
l’existence aux autorités du pays peut surprendre,
car on
peut imaginer qu’une certaine discrétion
était de règle dans les
années 1930 pour
ces milieux. Le fonctionnement soviétique, avec ses
réseaux commerciaux stratifiés, permettait un tel
style de vie, et c’est un premier enseignement de ces
inventaires, mais il n’était pas question pour
autant d’en faire l’apologie, puisque tout
y avait été obtenu contre de fortes sommes, des
relations permettant de profiter
d’aubaines, ou encore l’héritage
transmis par la bourgeoisie prérévolutionnaire.
Ce
nouveau sentiment d’impunité s’explique
par le fait que la guerre a rendu légitime
l’exposition de ses richesses puisqu’elles ont
été pillées par l’ennemi et
qu’elles
ne font donc qu’alourdir la culpabilité, et
l’ardoise, de ce dernier. Dans les exemples
qui précèdent, cette légitimation
semble suffisante et aucun effort particulier n’est
fait pour signaler, dans la description de ses biens perdus, une
quelconque adhésion
au régime.
D’autres, en
revanche, ont
à cœur de donner des preuves de leur
allégeance,
qu’elles soient réelles ou imaginaires. Petr
Stepanovitch Davidenko, évacué de
Soumi et qui travaille dans une usine de Tchirtchik, semble avoir eu
avant-guerre
un train de vie bien supérieur à celui
d’un ouvrier : superbes paires de bottes,
manteau en cuir, coûteux costume en cheviotte, cache-nez de
soie, montre à
gousset Omega. Il affiche un profil sportif, grâce notamment
à la possession d’un
vélo Oukraïna et un goût pour la
technique moderne, déclarant avoir
possédé à la
fois un gramofon et
un patefon avec
les disques afférents. Ceci ne l’empêche
pas
de se livrer à des lectures austères,
puisqu’il déclare la possession d’une
centaine de
livres, dont pas moins d’un quart aurait
été des œuvres de Lénine
[101] . Les lectures
de Salomon Mikhaïlovitch Mochkovitch,
évacué originaire de Rostov-sur-le-Don,
n’auraient pas été moins
édifiantes puisque s’y mêlent les
classiques russes du
XIXe
siècle et les ouvrages des deux maîtres
à penser du
pays depuis la révolution :
il déclare ainsi la perte de deux volumes de Lermontov,
douze
tomes de Pouchkine,
ainsi que les œuvres complètes de
Lénine et Staline
(ces trois derniers lots étant
évalués au même prix). Plus sobre que
dans
l’exemple précédent,
l’intérieur de
cet homme, employé par Rostselmach, fleuron de
l’industrie
soviétique évacué à
Tachkent, est celui d’un col blanc où le portrait
encadré de Lénine aurait
côtoyé
celui de Staline. Un ingénieur de Voronej, qui
n’omet pas,
pourtant, de mentionner
les robes et combinaisons en soie de son épouse, quelques
bijoux
en or, une montre
à gousset en argent, des vases en cristal, un grand service
à thé, affiche également
une grande attention au discours idéologique : sans
compter les diverses revues
dont il fait collection, sur les 368 livres de sa
bibliothèque, les ouvrages politiques
auraient tenu la plus grande place (143), suivis de près par
des ouvrages relevant
de sa profession, la littérature (il mentionne Maxime Gorki
et Tolstoï) venant
loin derrière, ainsi que quelques précis
médicaux
[102] . Il suit en cela
les préceptes
staliniens qui autorisent le milieu des ingénieurs et
techniciens à se distinguer de
leurs ouvriers par un style de vie hérité de la
bourgeoisie, mais leur enjoignent
de consacrer l’essentiel de leur temps libre à des
lectures qui en font des bons
guides, aussi bien sur le plan technique
qu’idéologique, pour les travailleurs
qu’ils
ont sous leurs ordres.
De façon
générale, les inventaires ne sont
guère prolixes sur les goûts
littéraires, artistiques, musicaux de leurs anciens
propriétaires. Seules percent de temps
à autre des références à
une peinture russe du XIXe
siècle par ailleurs parfaitement
assimilée par la culture officielle, et il en est de
même
en littérature. Maria Markovna
Guerman, évacuée de Moscou à Syzran
dès
l’été 1941, appartient donc
sans doute
à
une des administrations gouvernementales préventivement
envoyées à Kouïbychev
et sa région. Elle affirme avoir laissé
derrière
elle trois reproductions des peintres
Ivan Aïvazovski et Arkhip Kouindji, ainsi que les
œuvres
complètes de Pouchkine
et de Tolstoï
[103] . À
l’inverse, on ne sait ce que signifie l’absence, la
plupart du
temps, de précisions sur les auteurs des tableaux
déplorés. Ce
« détail » est-il
vraiment jugé sans importance ? S’agit-il
d’une production obscure ? Ou bien, au
contraire, les plaignants craignent-ils de dévoiler des
goûts incertains ? Minorent-ils, pour le coup, la
valeur de ces tableaux
[104] ? Car,
malgré le luxe affiché, le
sentiment de contrainte a cependant bien dû être
intériorisé, comme le montre
l’absence de toute référence
à des objets religieux dans les inventaires, que ce soit
une icône ou tout autre objet rituel
[105] .
Une autre
question qu’apporte l’examen de ces inventaires
sous
l’angle des
« objets culturels » est celle de
la place, parmi
eux, des objets de facture étrangère,
dont on a déjà vu plusieurs exemples, aussi bien
en ce
qui concerne les pianos
que des objets plus contemporains. L’inventaire
établi par
Zinovi Efimovitch et
Tatiana Lvovna Feiman, un couple originaire d’Odessa, qui se
retrouve évacués à
Tachkent, illustre l’intrusion de ces objets techniques
étrangers de facture récente
dans un ancien foyer soviétique : un
vélo de course
de marque Steer estimé à un
prix incomparablement plus élevé que les autres
exemples
rencontrés, une machine
à écrire Undervud, une autre de chez Remingt, un
électrophone dont la marque
n’est pas indiquée mais dont la
dénomination
suggère un appareil distinct de la
production soviétique, accompagné d’une
cinquantaine de disques, du matériel
professionnel étranger : peut-être
l’arithmomètre (calculateur mécanique),
une
armoire pleine d’instruments de mesure. L’appareil
radio
T/b/I et son équipement
sont en revanche soviétiques. Pour autant,
l’univers
culturel est celui propre à la
bourgeoisie cultivée russe depuis le début du
siècle : la bibliothèque
de 300 volumes
comprend la célèbre encyclopédie
Brockhaus et
Efron, traduite de l’allemand et
parue dans l’empire
entre 1890 et 1906, ainsi que
d’autres éditées par
l’Académie
des sciences soviétique et des classiques russes. On ne sait
pas
de qui sont les cinq
tableaux et aquarelles, ni les partitions qui accompagnent un violon
« de grande
qualité ». Le couple dispose
d’une datcha dont
le mobilier est également déclaré
dans l’inventaire. D’autres
éléments
confirment le souci de distinction du foyer :
un costume de prix est dit
« anglais », une
bibliothèque vitrée
« américaine », sans
que l’on sache si ces adjectifs désignent un style
plutôt qu’une provenance. Une
armoire en bois du Japon, une petite table ancienne signalée
comme une véritable
pièce de musée, une armoire à
pharmacie en bois
d’ébène ciselée et
incrustée
d’ivoire, ou encore une armoire à glace en
chêne
fabriquée sur commande sont
autant d’indices de la préoccupation du couple
d’éviter un univers soviétique
standardisé
[106] .
Ces inventaires produits dans
la guerre
dévoilent ainsi un monde perdu où
se mêlent le passé
prérévolutionnaire et l’assimilation de
pratiques modernes, y
compris à l’aide d’objets
étrangers, un goût affiché pour le XIXe siècle, de
préférence
russe, parfois assorti de références non pas
révolutionnaires mais tutélaires, dont
une partie seulement venait d’être
réinscrite au patrimoine officiel, des goûts qui
ne se laissent donc réduire ni aux prescriptions officielles
ni à l’appartenance
sociale. Ils soulèvent également une multitude de
questions que notre source laisse
malheureusement sans réponse. D’où
provenaient ces objets, comment, par quels
moyens, à quelle époque, ces
propriétaires sinistrés en avaient-ils fait
l’acquisition ?
Et comment avaient-ils pu considérer que la liste de ces
possessions ne leur causerait
pas plus d’ennui que de
bénéfices ? En rédigeant
soigneusement leurs inventaires,
ils n’avaient pas pu ne pas songer aux listes des biens
saisis chez les ci-devant aux
lendemains de la révolution et si admirablement mis en
scène par I. Ilf et I. Petrov
dans Les douze chaises,
qui avait d’emblée connu une extraordinaire
popularité à la
fin des années 1920
[107] .
Les inventaires de la Commission d’enquête
soviétique
font sans conteste écho aux fichiers imaginés par
les deux satiristes, eux-mêmes
reflet de registres bien réels
[108] ,
consignant à la fois les biens saisis et les institutions
à qui ils furent alors attribués, parfois aussi
les rares particuliers qui en reçurent
des bribes, la révolution ne permettant pas officiellement
la reconstitution pure et
simple du patrimoine des anciennes élites chez ses nouveaux
protégés, aussi méritants fussent-ils.
À lire les
inventaires de la
Commission, on ne sait si leurs propriétaires firent
partie avant-guerre de la catégorie des ci-devant qui
auraient échappé à la justice
redistributive des premiers temps du bolchevisme ou de ses heureux
bénéficiaires,
ou, peut-être, des deux à la fois. Le circuit de
ces biens saisis pouvait en effet être
très complexe, passant de mains en mains au gré
des attributions décrétées, des
échanges informels, des ventes humiliantes sur un
marché aux puces
[109] ou
par
l’intermédiaire d’un
« revendeur » défiant
la loi
[110] ,
d’une salle des ventes comme
celle du Passage Petrovka, ancien haut lieu de
l’élégance moscovite. C’est
dans
cette dernière qu’I. Ilf et I. Petrov situent la
mise aux
enchères du fameux lot de
chaises par une instance bureaucratique, la Direction des affaires
scientifiques, qui
souhaite ainsi débarrasser les caves du musée du
Mobilier
de Moscou auquel elles
avaient été attribuées
après la
révolution. Vendues séparément, elles
font
l’aubaine
d’acheteurs aussi divers qu’une femme
d’ingénieur vulgaire désireuse de
rehausser
son intérieur ou qu’un satiriste sans le sou
[111] , mais aussi d’une compagnie de
théâtre,
conservant en ce cas le vague statut de propriété
publique décrété à la
révolution
[112] ,
et surtout celui d’un syndicat des cheminots qui,
acquérant sans le savoir la chaise
capitonnée de diamants, convertira la richesse de
l’ancienne noblesse en un club
muni des équipements culturels dernier cri
destiné au peuple, donnant ainsi la
morale de l’histoire, que nul citoyen
éduqué soviétique des
années 1930 ne devait
ignorer
[113] . Les injonctions
staliniennes en matière de goût avaient un peu
modifié
la donne et il convient de lire ces inventaires, d’un luxe
sans doute exagéré suivant la logique attendue
d’une demande de compensations, comme le reflet
d’une
tolérance nouvelle à l’égard
de fortunes réelles, née de la
relégitimation du confort
matériel hérité de la
période prérévolutionnaire ou
inspirée des sociétés bourgeoises au
cours des années 1930, et comme la
représentation à la fois précise et
variée des formes de richesse désormais
admissibles chez un bon Soviétique.
Cependant, la morale
stalinienne
n’avait pas
à ce point changé la donne, et
ces inventaires, dans leur écart à la norme, sont
également le reflet de stratégies
réelles de conservation et d’acquisition,
discrètement déployées dans les
espaces
privés d’avant-guerre et désormais
répertoriées du fait des circonstances de la
guerre, tout comme l’archiviste du service chargé
des
biens des ci-devant de
Stargorod, quintessence de la province russe imaginée par I.
Ilf
et I. Petrov, pouvait
s’émerveiller de détenir dans ses
fichiers
« toute la ville », un
« véritable miroir
de la vie », c’est-à-dire tout
un monde non pas
disparu mais transsubstantié par la
révolution
[114] .
De même, l’ambivalence des sentiments
suscités par
les inventaires
de la haute société de Stargorod, que ce soit
l’émotion aux souvenirs du passé
détruit, d’ailleurs feinte par un de
ses – faux – rejetons,
ou la jubilation
de l’archiviste
soviétique à la pensée d’un
ordre social mis
à terre, sans compter la convoitise de
la plupart des protagonistes, se rejoua sans doute dans les
années 1940 d’une
autre manière : douleur avouée
à
déclarer la perte d’objets déclinant
les multiples
facettes d’une vie d’avant-guerre
détruite,
fierté d’un patrimoine attestant de sa
culture et de ses mérites, mais peut-être aussi,
pour
certains, dépit tenu secret de
s’être fait définitivement confisquer
par la guerre ce qu’ils avaient réussi
à sauver
de la fureur révolutionnaire et des vicissitudes du
quotidien soviétique. Enfin,
pour ceux d’entre eux d’origine juive, le climat
d’antisémitisme qui se développait
aussi bien dans les régions
d’évacuation que dans leurs localités
d’origine put les
pousser à faire enregistrer par une autorité
soviétique la liste des possessions dont
ils pouvaient se douter qu’elle serait
particulièrement difficile à faire valoir une
fois rentrés dans un hypothétique domicile.
Écrivant quarante
ans
après la guerre, J. Brodsky cherchait à restituer
les impressions nées de ses premières
confrontations avec les objets étrangers, mais il se
faisait aussi l’écho d’une
mémoire privée partagée par de
nombreux Soviétiques,
construite au fil du temps, pour laquelle
s’étaient estompées les circonstances
exactes, et distinctes, par lesquelles ces objets étaient
entrés dans leur univers,
s’ils l’avaient jamais su.
L’évocation touchante du petit
garçon – d’ailleurs
d’origine
juive – découvrant
l’odeur du corned
beef dans
la ville martyre de Leningrad tout
juste sortie du blocus masque les rescapés de la Shoah qui
ne
purent recevoir toute
l’aide collectée par la bienfaisance
américaine. La
flamme affichée par le poète
pour Zarah Leander, star de l’industrie
cinématographique
nazie, qu’il découvre
lors de la projection de films trophées sur les
écrans
soviétiques des années 1940,
ne dit rien du sort des femmes allemandes à
l’arrivée des conquérants de
l’Armée
rouge. Quant aux disques de Shanghai ouvrant à la famille de
J.
Brodsky des opéras
célèbres, du fox-trot ou du tango, on peut se
demander
dans quelle mesure leur
répertoire n’était pas très
semblable
à celui que les évacués
d’Odessa ou
d’autres
villes soviétiques avaient écouté
avant-guerre sur
leurs propres gramophones.
De fait, il est frappant de
voir combien
les listes
d’objets, celles des inventaires
rédigés par les
sinistrés soviétiques comme celles des objets
venus de
l’étranger, des plus humbles aux plus
précieux, se
répondent, preuve d’un espace culturel
commun, la différence étant évidemment
dans
l’abondance et la qualité, même si
les sources ne le laissent qu’imparfaitement deviner. Tout
aussi
frappant, le fait
que cette plongée dans les objets de la guerre ait mis au
premier plan plusieurs
figures du judaïsme soviétique : les
rescapés
misérables de la Shoah, derrière lesquels se
profilent
plus de deux millions de victimes impitoyablement
dépouillées,
y compris des biens les plus humbles, par l’occupant et leurs
propres voisins avant
d’être assassinés, les
représentants
d’un milieu aisé qui eurent le
privilège non
dénué d’épreuves
d’être
évacués, une jeune
génération enfin qui ne
considère pas
sa judaïté comme centrale et recherche
frénétiquement les biens étrangers
moins
comme une vengeance que comme les vecteurs de son
épanouissement
personnel.
Leur prédominance peut s’expliquer de plusieurs
manières : un effet de sources
(nette surreprésentation parmi la population
éduquée recourant à
l’écrit,
meilleure
connaissance des logiques étrangères de
compensations)
mais peut-être aussi une
culture différente. Pour autant, ces figures sont aussi les
porte-voix d’expériences
traversées par l’ensemble de la
société
soviétique frappée par la guerre.
L’obsession autour
des objets,
entraînée par la guerre, et leur intense
circulation étaient problématiques pour la
direction stalinienne qui, d’un côté,
mit en
valeur le patrimoine des particuliers soviétiques, suscita
leur souhait de compensations et montra une grande complaisance
vis-à-vis de l’appropriation des biens
étrangers, et, d’un autre
côté, ne se défit jamais tout
à fait d’une morale rigoriste
dont les conséquences pouvaient s’abattre
à tout moment sur les Soviétiques. Les
mêmes objets de luxe pouvaient ainsi, selon le contexte,
devenir les marqueurs
du mérite et du talent d’un spécialiste
soviétique, la récompense de
l’élite de
l’armée, mais aussi le signe de la corruption, ce
qui dénotait une ambivalence
vis-à-vis de l’abondance et du confort qui
s’avéra consubstantielle au régime
jusqu’à sa chute.
Dans le contexte
soviétique,
la guerre des objets fait donc sensiblement jouer
les lignes de l’admissible dans le domaine de
l’appropriation personnelle, de l’accès
au confort, à la qualité des matières
ou à des choix d’ordre esthétique.
Pourtant, le
rigorisme consubstantiel au projet bolchevique fait que ces limites, si
elles peuvent
évoluer, ne peuvent être abolies. Marquant
durablement les esprits, cette civilisation matérielle
soviétique – ce qui pourrait
désigner tout à fois les objets
eux-mêmes, y compris ceux d’importation, et le
rapport entretenu par les particuliers
vis-à-vis d’eux à travers les
particularités de leur quête et de leur
consommation,
ainsi que la volonté de l’État
d’en contrôler la
distribution – apparaît
relativement
statique pendant plusieurs décennies pour
disparaître avec la fin du mmunisme
[115] .
Notes
Je remercie pour leur aide
décisive Juliette Cadiot, François-Xavier
Nérard, Gábor
Rittersporn, Brandon Schechter et Paul Schor.
- Sur
l’imprégnation de la société
soviétique post-stalinienne par la production occidentale,
voir Larissa ZAKHAROVA, S’habiller
à la soviétique. La mode et le Dégel
en URSS,
Paris, CNRS Éditions, 2011 ; Alexei YURCHAK, Everything Was Forever, Until It
Was No
More : The Last Soviet Generation,
Princeton/Oxford, Princeton University Press, 2006 ;
Sergei I. ZHUK, Rock and
Roll in the Rocket City : The West, Identity, and Ideology in
Soviet
Dniepropetrovsk, 1960-1985, Washington/Baltimore, Woodrow
Wilson Center Press/The
Johns Hopkins University Press, 2010.
- Sur les objets
venus de
l’étranger à la
« faveur » de la guerre, voir
Vera S. DUNHAM,
In Stalin’s
Time : Middleclass Values in Soviet Fiction,
Cambridge, Cambridge University
Press, 1976, qui, à travers la lecture des œuvres
de fiction publiées dans les années
1940, a démontré comment, au sortir de la guerre,
la direction stalinienne avait su créer
un véritable pacte avec une large couche de la
société soviétique en
réhabilitant la
quête d’un confort matériel
conçu comme la juste récompense de ses sacrifices
et de
ses efforts, mais aussi de son allégeance politique.
Pourtant, notre démarche est sensiblement
différente puisqu’ici les textes
littéraires, témoignages souvent
indépassables des
réalités d’une époque, mais
aussi de leur perception commune, doivent aussi être compris
comme des éléments constitutifs de
l’imaginaire des auteurs et des acteurs de
sources « primaires » qui ne
constituent pas en elles-mêmes un récit.
- Parmi une
abondante
littérature consacrée à la spoliation
de la propriété juive et
aux formes de restitution et de compensation, voir Martin DEAN, Robbing the Jews : The
Confiscation of Jewish Property in the Holocaust, 1933-1945,
Cambridge, Cambridge University Press, 2008 ; Constantin
GOSCHLER et Philipp THER (dir.), Raub
und Restitution.
« Arisierung » und
Rückerstattung des jüdischen Eigentums in Europa,
Francfort-sur-le-Main,
Fischer Taschenbuch Verlag, 2003 ; no
spécial « Spoliations en
Europe », Revue
d’histoire
de la Shoah, 186, 2007. Sur le cas des juifs en France,
parmi les nombreuses publications
qui ont suivi les travaux de la Commission Mattéoli (Antoine
PROST, Rémi SKOUTELSKY
et Sonia ÉTIENNE, Aryanisation
économique et restitutions, Paris, La
Documentation française, 2000), voir Tal BRUTTMANN, Aryanisation économique
et spoliations en Isère, 1940-
1944, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble,
2010 ; Laurent DOUZOU, Voler
les
juifs. Lyon, 1940-1944, Paris, Hachette
Littératures, 2002 ; Florent LE BOT, La fabrique
réactionnaire. Antisémitisme, spoliations et
corporatisme dans le cuir, 1930-1950, Paris, Presses
de Sciences Po, 2007. La question des compensations reçues
par les sinistrés est
nettement moins explorée. Pour des jalons, voir en
particulier Danièle VOLDMAN,
La reconstruction des villes
françaises
de 1940 à 1954. Histoire
d’une politique, Paris,
L’Harmattan, 1997.
- Jessica REINISCH,
« Internationalism in Relief : The Birth
(and Death) of UNRRA »,
in M. MAZOWER,
J. REINISCH et D. FELDMAN (éd.), no
spécial « Post-War Reconstruction in
Europe : International Perspectives,
1945-1949 », Past
and Present Special Supplement, 6, 2011,
p. 258-289 ; Laura HOBSON FAURE,
« Un ‘plan Marshall
juif’ : la présence
juive américaine en France après la Shoah,
1944-1954 », thèse, EHESS, Paris, 2009.
- Sophie
COEURÉ, La
mémoire
spoliée. Les archives des Français, butin de
guerre nazi puis
soviétique, de 1940 à nos jours,
Paris, Payot, 2007 ; Alexandre SUMPF et Vincent LANIOL (dir.),
Saisies, spoliations et
restitutions. Archives et bibliothèques au XXe siècle,
Rennes, PUR, 2012.
- Jean Marc DREYFUS
et Sarah
GENSBURGER, Des camps dans
Paris. Austerlitz, Lévitan,
Bassano, juillet 1943-août 1944,
Paris, Fayard, 2003 ; Annette WIEVIORKA, Le pillage des
appartements et son indemnisation, Paris, La Documentation
française, 2000.
Julie HESSLER, A
Social History of Soviet Trade : Trade Policy, Retail
Practices, and
Consumption, 1917-1953, Princeton/Oxford, Princeton
University Press, 2004 ; Lewis
H. SIEGELBAUM, Borders of
Socialism : Private Spheres of Soviet Russia, New
York, Palgrave
Macmillan, 2006 ; Marina BALINA et Evgeny DOBRENKO
(éd.), Petrified
Utopia : Happiness
Soviet Style, Londres, Anthem Press, 2009 ; David
CROWLEY et Susan E. REID (éd.),
Pleasures in
Socialism : Leisure and Luxury in the Eastern Bloc,
Evanston, Northwestern
University Press, 2010
- 60 %
en 1943 selon Edward C. Carter, Archives
d’État de la Fédération de
Russie
(Gosudarstvennyj Arhiv Rossijskoj federacii, ci-après GARF),
fonds (ci-après f.) 8581,
inventaire (ci-après op.) 2, dossier (ci-après
d.) 59, feuille (ci-après l.) 75.
- GARF, f. 5283,
op. 2a, d. 21, l. 81, 86, 95 et d. 44, l. 127v. Les
origines familiales
de Gruliev, en partie russe et juive, laissent supposer des
connaissances linguistiques
lui permettant de s’orienter a
minima dans les réalités
soviétiques et une sensibilité
particulière au sort des juifs sur le territoire
soviétique. En revanche, son attitude trop
pressante incommoda durablement les responsables soviétiques.
- GARF, f. 5283,
op. 2a, d. 21, l. 79-79v, 86 et 92-93. Les
évacués juifs font aussi
l’objet de demandes de Gruliev qui s’enquiert de
leur situation dans la région de Saratov
pour laquelle le Russian War Relief (RWR) prépare un
programme d’aide, ibid.,
l. 79-
79v (juil. 1944).
- Dans un projet
d’août 1945, Vladimir Kemenov,
président de la Société
pan-soviétique pour le rapprochement culturel entre
l’URSS et l’étranger (Vsesojuznoe
Obščestvo Kul’turnoj Sviazi s zagranicej, VOKS),
propose au Commissariat aux Affaires
étrangères de faire visiter à Carter,
outre les entrepôts locaux de RWR et les orphelinats
bénéficiaires de son aide, les lieux
emblématiques de la représentation officielle,
à
l’époque, du martyre de la ville
qu’étaient le plan de reconstruction de la ville
accompagné de l’architecte en chef,
l’exposition « Défense de
Leningrad » et les palais impériaux
dévastés des environs. Signe
supplémentaire de l’importance accordée
à l’hôte américain et du
rôle de cette visite officielle dans la mise en
scène soviétique du sort de
Leningrad, il prévoit également une rencontre
avec le premier secrétaire du parti, Petr
Popkov, qui a dirigé la ville pendant le siège,
GARF, f. 5283, op. 2a, d. 44, l. 126. Sur
la construction stalinienne de la mémoire officielle du
siège de Leningrad, voir Lisa
A. KIRSCHENBAUM, The Legacy
of the Siege of Leningrad, 1941-1995 : Myth, Memories, and
Monuments, New York, Cambridge University Press, 2006.
- Shimon REDLICH, Propaganda and Nationalism in
Wartime Russia : The Jewish Antifascist Committee in the USSR,
1941-1948, Boulder, East European Quarterly, 1982 ;
Karel
C. BERKHOFF, Motherland in
Danger : Soviet Propaganda During World War II,
Cambridge,
Harvard University Press, 2012.
Mordehaj ALTŠULER,
Ichak ARAD
et Šmuel KRAKOWSKI, Sovetskie
evrei pišut Il’e
Erenburgu 1943-1966, Jérusalem, Yad
Vashem, 1993, p. 140-142 et 222, lettre
du 22 juil.
1944. L’auteur de la lettre ne parle lui-même de la
spécificité du sort des juifs sous
l’Occupation qu’à demi-mot, à
travers les chiffres encore incertains des victimes : sur
les 200 000 juifs d’avant-guerre,
il estime à 200 le nombre de ceux qui,
comme lui, ont
pu rentrer. Sur la discrimination à
l’égard des survivants des ghettos
d’Odessa lors de
la distribution des dons américains, voir aussi la lettre de
Tat’jana Mironovna Šapiro,
juil. 1944, ibid.,
p. 143-144.
- Gennadij
Vasil’evič
KOSTYRČENKO, Gosudarstvennyj
antisemitizm v SSSR ot načala do
kul’minacii, 1938-1953, Moscou, Meždunarodnyj fond
« Demokratija »/Materik, 2005,
p. 52-57 (juin 1944) ;
Šimon REDLIH, Evrejskij
antifašistskij komitet v SSSR 1941-1948.
Dokumentirovannaja istorija, Moscou, Meždunarodnye
otnošenija, 1996, p. 123-125
(nov. 1944).
- Sur le
renouvellement,
à la faveur de l’ouverture des archives, de cette
question
ancienne et toujours en débat, voir Gennadij
Vasil’evič KOSTYRČENKO, Tajnaja
politika Stalina. Vlast’ i antisemitizm, Moscou,
Meždunaronye otnošenija, 2003, et David
BRANDENBERGER, « Stalin’s Last
Crime ? Recent Scholarship on Postwar Soviet Anti-Semitism and
the Doctors’ Plot », Kritika : Explorations in
Russian and Eurasian History,
6-1, 2005, p. 187-204.
- Gueorgi
Fedorovitch
Aleksandrov, le chef du secteur de la propagande au Comité
central, oct. 1945, Š. REDLIH, Evrejskij
antifašistskij komitet..., op. cit.,
p. 130. Il est l’auteur
d’une note sur le monde artistique soviétique
datée du 17 août 1942,
qui est considérée
comme l’une des premières manifestations
explicites d’un antisémitisme
d’État en
Union soviétique. Note
du 19 février 1947 de
Grigori Choumeiko, responsable du secteur politique
étrangère au Comité central,
à Andrei Jdanov, à propos d’une demande
formulée par des émigrés juifs
d’origine ukrainienne d’établir des
liens directs avec les
communautés juives d’Ukraine, ibid., p. 135.
Voir G. V. KOSTYRČENKO, Tajnaja
politika
Stalina..., op.
cit., et Laurent RUCKER, Staline,
Israël et les juifs, Paris, PUF, 2001.
- Š.
REDLIH, Evrejskij
antifašistskij komitet..., op. cit.,
p. 120. Sur le cas des Polonais,
voir Catherine GOUSSEFF, « ‘Kto naš, kto
ne naš’. Théorie et
pratiques de la citoyenneté
à l’égard des populations conquises. Le
cas des Polonais en URSS, 1939-1946 », Cahiers
du monde russe, 44-2/3, 2003, p. 519-558 ;
sur celui des Arméniens, voir Claire MOURADIAN,
« L’immigration des Arméniens
de la diaspora dans la RSS d’Arménie,
1946-1962 »,
Cahiers du monde russe,
20-1, 1979, p. 79-110.
- Sur les tentatives
du
Comité juif antifasciste de répondre aux attentes
de ses correspondants étrangers, voir notamment les listes
nominatives de juifs soviétiques rescapés
pour différentes localités, envoyées
par le Comité à l’étranger
en 1944, qui feront partie
des accusations dirigées contre lui après-guerre,
GARF, f. 8114, op. 1, d. 973.
- Cela explique la
présence de nombreux documents sur cette question de
l’aide
dans le fonds d’archives du Comité
conservé au GARF, dont les dossiers ont
été soigneusement
sélectionnés par le Ministerstvo
Gossoudarstvennoï Bezopasnosti (ministère
à
la Sécurité gouvernementale), et de nombreux
documents traduits (du yiddish notamment) et/ou recopiés.
C’est ce que décrit longuement Abakoumov dans une
note du
4 décembre 1950, dans laquelle il cite en
particulier la lettre de Mikhoels du 28 octobre
1944 qui dénonçait
l’indifférence de la Croix-Rouge
soviétique à l’égard des
juifs dans sa
distribution de l’aide en provenance de
l’étranger, G. V. KOSTYRČENKO, Gosudarstvennyj
antisemitizm..., op.
cit., p. 139-147. Curieusement, cette fameuse
lettre de Mikhoels,
évoquée comme un brouillon dans la note
d’Abakoumov, est disponible dans le fonds
d’archives du Comité dans sa version
définitive, reçue par Molotov et
annotée de sa
main le 29 octobre 1944, plus exactement
d’une « copie
certifiée », Š. REDLIH, Evrejskij
antifašistskij komitet..., op. cit.,
p. 122.
- Renaissance
facilitée par une nouvelle législation et un
climat de plus grande tolérance dont profitèrent
généralement les confessions
représentées sur le sol soviétique.
Yaacov RO’I (éd.), Jews and Jewish Life in Russia and
the Soviet Union, Ilford/Portland,
F. Cass, 1995.
Yaacov RO’I,
« The Reconstruction of Jewish Communities in the
USSR, 1944-
1947 », in
D. BANKIER (éd.), The Jews Are Coming
Back : The Return of the Jews to their
Countries of Origin after WWII, Jérusalem/New
York, Yad Vashem/Berghahn Books, 2005,
p. 186-205, particulièrement p. 196-197.
- Veniamin Fedorovič
ZIMA, Golod v
SSSR 1946-1947 godov. Proishoždenie i posledstvija,
Lewiston, The Edwin Mellen Press, 1999, p. 146. Voir aussi
George WOODBRIDGE (éd.),
UNRRA : The History
of the United Nations Relief and Rehabilitation Administration,
New
York, Columbia University Press, 1950, 3 vol.
- J. REINISCH,
« Internationalism in
Relief... », art. cit. L’aide alimentaire
pour les
républiques de Biélorussie et d’Ukraine
représentait respectivement 49 %
et 53 % de
l’aide envoyée par l’UNRRA en
équivalent dollars US, venaient ensuite le
matériel pour
la reconstruction industrielle (29 et 28 %),
l’aide en vêtements, textiles, chaussures (11,5
et 9 %), le matériel pour la
reconstruction agricole (9 %) et le matériel
médical (1,6 et
1,3 %), G. WOODBRIDGE (éd.), UNRRA..., op. cit., vol. 2,
p. 250.
- UNRRA, Economic Rehabilitation in the
Ukraine, Operational Analysis Papers, 39, 1947,
p. 68 et 72 ; Id., Economic Rehabilitation in
Byelorussia, Operational Analysis Papers, 48,
1947, p. 42 et p. 49, n. 2. Selon ce dernier
rapport, 70 % des biens alimentaires vendus
dans ces magasins en Biélorussie au printemps et
à
l’été 1946 provenaient
de l’UNRRA,
même si le gouvernement soviétique
n’avait pas confirmé ce chiffre. Les autres
sources
d’approvisionnement, dans lesquelles les biens de
l’UNRRA n’étaient pas
commercialisés, étaient les fameux magasins
d’alimentation gastronom,
où se vendaient des biens
de luxe non rationnés à des prix accessibles
uniquement aux privilégiés de la
société
soviétique, ainsi que les marchés kolkhoziens, de
fréquentation nettement plus démocratique, mais
dont les prix étaient également incomparablement
plus élevés que ceux
des biens rationnés vendus dans les magasins
d’État. Sur le système de distribution
soviétique après-guerre, voir J. HESSLER, A Social History of Soviet Trade...,
op. cit.
- Timothy JOHNSTON, Being Soviet : Identity,
Rumour, and Everyday Life under Stalin,
1939-1953, Oxford, Oxford University Press, 2011,
p. 95-97, qui néglige cependant
l’omniprésence des zagraničnye podarki dans
les rapports soviétiques des années 1940.
- « Nous
autres détenus, nous avions entendu parler de ces cadeaux
d’outre-mer qui
avaient jeté le trouble dans les sentiments des
autorités du camp [...]. Dans les listes,
on désignait ces merveilles en laine sous
l’appellation ‘seconde main’, ce qui
était bien
plus expressif, on le comprend, que
‘usagés’ ou d’obscures
initiales telles que é/u (été
utilisé) qui ne sont compréhensibles que pour un
homme de camp », Varlam CHALAMOV,
« Prêt-bail », Récits de la Kolyma,
Lagrasse, Verdier, 2003, p. 506.
- Sovetskaja žizn’,
1945-1953, Moscou, ROSSPÈN, 2003,
p. 83-88. Apparemment, les
détenus du Goulag étaient aussi conscients
d’être victimes de la rapacité des
dirigeants
locaux : « Les tailleurs en tricot
usé, les pull-overs et les jumpers de seconde main
collectés de l’autre côté de
l’océan pour les détenus de la Kolyma
avaient été raflés
par les femmes de généraux de Magadan qui avaient
failli en venir aux mains »,
V. CHALAMOV,
« Prêt-bail », op. cit.,
p. 507.
- Archives
d’État de Russie de l’histoire sociale
et politique (Rossijskij gosudarstvennyj arhiv
social’no-političeskoj istorii, ci-après RGASPI),
f. 17, op. 122, d. 139, l. 83-92.
- Sur
l’absence de
reconnaissance par l’historiographie russe et, plus
généralement,
de la société russe à propos du
comportement des soldats de l’Armée rouge en
Allemagne,
voir Oleg BUDNITSKII, « The Intelligentsia Meets the
Enemy : Educated Soviet Officers
in Defeated Germany, 1945 », Kritika : Explorations in
Russian and Eurasian History, 10-3,
2009, p. 629-682, p. 635 sq.
- Norman M. NAIMARK,
The Russians in
Germany :
A History of the Soviet Zone of Occupation, 1945-1949,
Cambridge, Harvard University Press, 1995 ;
Krisztián UNGVÁRY, The
Siege of Budapest : 100 Days in World War II,
New Haven, Yale University Press, 2005.
Voir la lettre d’un
soldat de
l’Armée rouge, ancien kolkhozien arrivé
en Prusse
orientale : « Ils ont pris le
bétail des meilleures fermes d’Europe. Leurs
moutons sont
les meilleurs mérinos russes, et leurs boutiques croulent
sous les marchandises de
tous les magasins et usines d’Europe. Dans un proche avenir,
ces marchandises apparaîtront dans les boutiques russes et ce
seront nos trophées », Catherine
MERRIDALE, Les
guerriers du froid. Vie et mort des soldats de
l’Armée rouge, 1939-1945, Paris,
Fayard, [2006]
2012, p. 345.
- « Aucun
scrupule n’était de mise. Aujourd’hui
encore, les anciens combattants en
parlent sans la moindre gêne, comme s’ils
décrivaient un vide-greniers (sic) particulièrement
intéressant. Obtenir ce qu’il y avait de mieux
prouvait qu’on était débrouillard,
qu’on se souciait de sa famille et qu’on
était capable de faire face au nouveau monstre,
le capitalisme », C. MERRIDALE, Les guerriers du froid...,
op. cit.,
p. 370.
- La retouche dont
fit
l’objet la célèbre photo
d’Evgueni Khaldei montrant un soldat
de l’Armée rouge parvenu au sommet du Reichstag,
dont le bras tenant le drapeau
soviétique était initialement orné de
plusieurs montres, ne va pas à l’encontre de cette
idée de tolérance mais montre au contraire
combien cette pratique était suffisamment
répandue pour que Khaldei, ayant choisi son
modèle, ne s’aperçoive
qu’après coup de
ce détail.
- Sortant de la cave
où elle s’est réfugiée
à l’arrivée des Russes, une Berlinoise
décrit
ainsi une de ses premières visions de
l’envahisseur, avant d’être victime de
viols répétés
quelques heures plus tard : « Sur la
chaussée, des Russes ont enfourché des
bicyclettes
fraîchement volées. Ils s’apprennent
mutuellement à rouler, se tiennent aussi raides
sur leur selle que Susi, la femelle chimpanzé du zoo, et
vont heurter des arbres, puis
pouffent de rire comme des enfants », Une femme à Berlin.
Journal, 20 avril-22 juin
1945, [2002] 2006. L’auteure de ce journal se
plaît à souligner cette ambivalence. Voir
également le récit autobiographique de
Sándor MÁRAI sur les débuts de
l’occupation
soviétique en Hongrie, Mémoires
de Hongrie, Paris, Albin Michel, [1972] 2004, et son
roman Libération,
écrit à la fin du siège de Budapest
mais publié à titre posthume, Paris,
Albin Michel, [2000] 2007.
- Wladimir GELFAND, Deutschland-Tagebuch, 1945-1946.
Aufzeichnungen eines Rotarmisten, Berlin, Aufbau-Verlag,
2005, p. 78-82. Ce genre de scène est devenu un
topos dans
la description du bon Soviétique à
l’égard d’une gent féminine
allemande devenue peu
farouche.
- Les premiers
appareils photos
soviétiques étaient aussi rares que mythiques,
puisque
produits dans la colonie modèle pour orphelins (besprizorniki) baptisée
Félix Dzerjinski.
Les Fed-1 apparurent en 1934 et furent
produits à raison d’un
pour 500 habitants en 1937.
Le matériel photographique était tout aussi
déficitaire et coûteux, rendant la pratique
amateur particulièrement limitée avant les
années 1950, I. NARSKIJ, Fotokartočka na
pamjat’ : semejnye istorii, fotografičeskie
poslanija i sovetskoe detstvo (avtobio-istoriografičeskij
roman), Tcheliabinsk, Enciklopedija, 2008,
p. 317-318.
- Fait
révélateur du regard de la
société russe contemporaine, y compris son
intelligentsia, sur cet aspect de la guerre, la première
photographie de groupe des trois enfants
héros d’un roman récent est prise par
un vieux médecin militaire patriote, détenteur
d’un « superbe appareil-photo
trophée », qui fait montre en
privé de délicieuses manières
prérévolutionnaires, Ljudmila ULICKAJA, Zelenyj šatër,
Moscou, Èksmo, 2011, p. 22-25.
- Ibid., p. 267,
22 mai 1946, et p. 302,
27 août 1946. Paradoxalement,
c’est sans doute
en mai 1946, au cours de sa fréquentation
d’une famille polonaise cultivée originaire
des régions annexées par l’URSS,
qu’il fait cet apprentissage, ibid., p. 308,
11 sept. 1946.
- W. GELFAND, Deutschland-Tagebuch...,
op. cit.,
p. 306, 6 sept. 1946, et p. 308,
7 sept.
1946. Ces photographies d’occupation font écho
à la pratique mieux connue, et sans
doute beaucoup plus répandue, des soldats allemands en
territoire occupé, photographiant aussi bien des jeunes
filles que des scènes d’atrocités.
Pourtant, il ne semble
pas, à lire son journal, que W. Gelfand ait
cherché à photographier les traces de la guerre.
- Ibid., p. 269,
lettre à sa mère
du 27 mai 1946. Sans doute W. Gelfand
avait-il des
prédispositions : il se fait assidûment
tirer le portrait chez des professionnels, envoie
nombre de ses clichés à sa mère et
à ses autres correspondantes. De même, il tapisse
les murs de sa chambre en Allemagne de photos achetées ou
récupérées.
- O. BUDNITSKII,
« The Intelligentsia Meets the
Enemy... », art. cit., p. 655. Sur la
frénésie d’envoi de colis de la part
des Allemands sous l’occupation, y compris depuis
l’URSS et singulièrement l’Ukraine, voir
Götz ALY, Comment
Hitler a acheté les Allemands.
Le IIIe Reich, une
dictature au service du peuple, Paris, Flammarion, 1995.
- W. GELFAND, Deutschland-Tagebuch...,
op. cit.,
p. 180, lettre à W. Gelfand de sa mère
du 15 novembre 1945, où elle lui
demande de ne plus adresser de courrier sur son lieu
de travail, surtout quand il s’agit de colis.
- Mark EDELE, Soviet Veterans of the Second
World War : A Popular Movement in an
Authoritarian Society, 1941-1991, Oxford, Oxford University
Press, 2008, p. 30. Plus
modestement, W. Gelfand quitte l’Allemagne avec dix valises
« petites mais lourdes »
et deux sacs, W. GELFAND, Deutschland-Tagebuch...,
op. cit.,
p. 312, 26 sept. 1946.
- W. GELFAND, Deutschland-Tagebuch...,
op. cit.,
p. 218, lettre à sa mère
du 26 janv.
1946 : achat d’un
« bon » récepteur
à cinq lampes Röhren
pour 4 000 marks ; p. 280,
23 juin 1946 : un poste radio
évalué
à 2 000 marks qu’il
échange contre deux costumes ;
p. 300, attestation
du 28 août 1946.
- Valérie
POZNER,
« Le sort des films trophées saisis par
les Soviétiques au cours de
la Seconde Guerre mondiale », in A. SUMPF et V.
LANIOL (dir.), Saisies,
spoliations et
restitutions..., op.
cit., p. 147-164.
- Juliane
FÜRST, Stalin’s
Last
Generation : Soviet Post-War Youth and the Emergence of
Mature Socialism, Oxford, Oxford University Press, 2010,
notamment p. 200-249.
- GARF, f. 5446,
op. 49a, d. 467, l. 12-18. Sur la politique de
réparations, voir Jörg
FISCH, Reparationen nach
dem Zweiten Weltkrieg, Munich, C.H. Beck, 1992.
- GARF, f. 5446,
op. 49a, d. 2848, l. 1-3, je remercie Juliette Cadiot pour
m’avoir
signalé ce dossier. Sur la participation des responsables du
commerce d’État au marché
noir comme figure invariante du fonctionnement de
l’économie soviétique, voir Tamara
KONDRATIEVA, « Les personnes
matériellement responsables sous le régime de
propriété socialiste », in T. KONDRATIEVA
(dir.), Les
Soviétiques. Un pouvoir, des régimes,
Paris,
Les Belles Lettres, 2011, p. 113-130.
- Sur
l’implication
personnelle de Staline dans la diminution du pouvoir de Ponomarenko
à la tête de la Biélorussie
à travers la nomination de Goussarov un an plus
tôt, le 27 février
1947, voir Oleg V. HLEVNJUK et
al., Politbjuro
CK VKP(b) i Sovet ministrov SSSR, 1945-
1953, Moscou, ROSSPÈN, 2002, p. 47, n. 1.
- Les dirigeants
biélorusses sont également
dénoncés pour leur détournement des
ressources publiques afin de se faire construire des maisons
particulières, démontrant
ainsi le même désintérêt pour
le malheur de leurs administrés, dont beaucoup sont
forcés de vivre dans des huttes sous terre, et le
même appât du gain, certains les louant
ou les revendant à des prix
« spéculatifs ».
- Sur cette
« guerre des services », voir
Nikita PETROV, Pervyj
predsedatel’ KGB Ivan
Serov, Moscou, Materik, 2005. Sauf mention, toutes les
informations concernant cette
affaire proviennent de cet ouvrage.
- Pour se
défendre,
Serov accusa à son tour Abakoumov de
s’être fait livrer à Moscou
vingt wagons de butin alors que la guerre battait encore son plein, et
affréter un avion
chargé de biens trophées en direction
d’une Crimée à peine
libérée. Pourtant moins
haut placé, Sidnev avoua l’utilisation des avions
de la SVAG ou celui de Serov pour
transporter ses abondantes prises et en meubler son appartement de
Leningrad. Voir
aussi l’utilisation répétée
des avions des lignes régulières
biélorusses ainsi que de l’avion
personnel de Ponomarenko pour rapporter à Minsk plusieurs
tonnes de tapis et autres
biens précieux, RGASPI, f. 17, op. 122, d. 308, l.
92.
- Konstantin AKINSHA
et
Grigorii KOZLOV, Beautiful
Loot : The Soviet Plunder of Europe’s
Art Treasures, New York, Random House, 1995 ; P. N.
KNYŠEWSKIJ, Moskaus
Beute...,
op. cit. ;
Margarita S. ZINIČ, Pohiščennye
sokrovišča : vyvoz nacistami rossijskih
kul’turnyh
tsennostej, Moscou, In-t rossijskoj istorii RAN, 2003.
- En revanche, trois
personnes
arrêtées dans le cadre de la même
affaire sont relaxées
lors de leur procès en octobre 1951,
après plus de trois ans et demi de détention qui
avaient conduit l’un d’entre eux dans les services
psychiatriques de la prison.
- Le fait que les
deux hommes
utilisent la même argumentation peut s’expliquer
par
leur proximité, mais le thème du
« marécage philistin »
(obyvatel’skoe
boloto) est un trope
du discours moralisateur bolchevique.
- « Exactement
une minute plus tard un coup de pistolet claqua : les glaces
disparurent, les vitrines et les tabourets
s’évanouirent, le tapis se dissipa dans
l’air, ainsi que
le rideau. Le dernier à disparaître fut
l’énorme tas de vieilles robes et de vieux
souliers,
et la scène redevint austère, vide et
nue », Mikhaïl BOULGAKOV, Le maître et Marguerite,
trad. par C. Ligny, Paris, R. Laffont, [1968] 2012, p. 242.
- Beaucoup des
inventaires que
nous analysons ici ont été
rédigés par des personnes
évacuées au début de la guerre vers
l’Oural ou l’Asie centrale. Le rapport particulier
que ces personnes pouvaient entretenir avec leurs biens tient
à plusieurs raisons. Ayant
laissé derrière elles l’essentiel de
leurs biens, elles ne pouvaient qu’imaginer le pire,
à
savoir leur disparition dans leur intégralité, et
pas seulement du fait de l’ennemi. La
question de l’inventaire et de la conservation des biens
propres laissés par les évacués
avait donné lieu dès le début de la
guerre à une série de décrets pour les
protéger de
tout accaparement par des voisins indélicats, GARF, f. 5446,
op. 43a, d. 6328. Dans la
réalité, la situation était bien plus
confuse. Les évacués appartenaient pour beaucoup
à l’élite soviétique, et
parmi elle les personnes d’origine juive pouvaient doublement
s’inquiéter du sort de leur patrimoine. Sur le
profil social des évacués et leur
expérience
de la guerre, voir Rebecca MANLEY, To
the Tashkent Station : Evacuation and Survival in
the Soviet Union at War, Ithaca, Cornell University Press,
2009.
- Nathalie MOINE,
« La commission d’enquête
soviétique sur les crimes de guerre
nazis : entre reconquête du territoire,
écriture du récit de la guerre et usages
justiciers »,
Le Mouvement social,
222-1, 2008, p. 81-109.
- « Si
l’on néglige quatre-vingt-dix millions de paysans
qui préfèrent aux chaises les
bancs de bois ou de terre et les poutres de soutènement des
toits et – à
l’est – les tapis
et carpettes usés, il n’en reste pas moins de
cinquante-trois millions d’hommes qui
considèrent les chaises comme des objets de
première
nécessité », Ilia ILF et
Ievgeni
PETROV, Les douze chaises,
trad. par A. Préchac, Paris, Parangon, [1929] 2002,
p. 148.
- GARF, f. 7021,
op. 28, d. 68, acte 133. Bien évidemment,
l’évaluation au prix du
marché au moment de l’établissement de
l’acte par les commissions fausse considérablement
la perspective : le manteau a probablement
été acheté à un prix
beaucoup plus
bas, en fonction du moment et surtout du mode d’acquisition.
Voir Nathalie MOINE,
« Évaluer les pertes
matérielles des civils pendant la Seconde Guerre mondiale en
URSS : vers la légitimation de la
propriété
privée ? », Histoire et Mesure (à
paraître).
- Parmi une
abondante
littérature sur ce point, voir Catriona KELLY et Vadim
VOLKOV,
« Directed Desires : Kul’turnost’ and
Consumption », in
C. KELLY et D. SHEPHERD (éd.),
Constructing Russian Culture
in the Age of Revolution, 1881-1940, Oxford, Oxford
University
Press, 1998, p. 291-313.
- Sur le culte
officiel
dédié à Pouchkine, notamment lors de
son jubilé de 1937, voir
Kevin M. F. PLATT et David BRANDENBERGER (éd.), Epic Revisionism :
Russian History
and Literature as Stalinist Propaganda, Madison, University
of Wisconsin Press, 2005.
- On retrouve cet
auteur parmi
le viatique qu’emporte avec elle la mère de Strum
lors de son entrée dans le ghetto de Berditchev. Il est
constitué pour l’essentiel des
livres qui lui sont les plus chers, aux côtés de
photographies, de lettres et du strict
nécessaire pour dormir, se nourrir et continuer à
exercer sa profession de médecin. Sa
description sert à rattacher Anna Semenovna à une
intelligentsia de culture russe qui
a une connaissance intime des auteurs de langue russe du XIXe siècle, mais
fréquente
aussi une certaine littérature française (elle
donnera encore quelques leçons de français
dans le ghetto), alors que la plèbe ukrainienne lui rappelle
« ce qu’[elle] avai[t] eu le
temps d’oublier pendant des années de pouvoir
soviétique : [elle] étai[t] une
juive ».
V. GROSSMAN, Vie et
destin..., op.
cit., p. 59. On peut imaginer que le même
type d’auto-représentation fonctionne dans ces
listes un peu sèches d’ouvrages. Cependant,
à
l’inverse d’Anna Semenovna,
représentante d’une intelligentsia qui
méprise les possessions matérielles, les
sinistrés inscrivent ces références
culturelles dans un type de confort
matériel qui leur était sans doute tout aussi
signifiant, au delà des enjeux de possibles
compensations financières.
- Il
s’agit de
« Un matin dans une forêt de
pins » du peintre Ivan Ivanovitch Chichkine
(1832-1898), exposé à la galerie Tretiakov de
Moscou et reproduit d’innombrables fois
jusqu’à nos jours, notamment sur les
boîtes de chocolat sortant de la
célèbre fabrique
« Krasnyi Oktiabr ».
- Dans le roman
d’I.
Ilf et I. Petrov, les douze chaises ont appartenu à un
certain
Vorobianinov, maréchal de la noblesse reconverti en
employé de l’État civil
après la
révolution. Apprenant que l’une d’entre
elles contenait un trésor inestimable, point de
départ de l’intrigue du roman, il se
remémore le salon disparu de son ancienne demeure
provinciale : « Il revoyait distinctement
le salon de son hôtel particulier, la disposition
symétrique des meubles de noyer aux pieds galbés,
le parquet ciré, brillant comme un
miroir, le vieux piano à queue marron et, aux murs, les
daguerréotypes des plus illustres
de ses aïeux, dans leurs petits cadres ovales
noirs », I. ILF et I. PETROV, Les douze chaises,
op. cit.,
p. 26. Souvenirs éculés pour les deux
satiristes, cette nostalgie ne devait pourtant
pas paraître si ridicule aux yeux de certains de leurs
lecteurs.
- La
reconceptualisation
ambitieuse des modes de vie des années 1920,
restée très
théorique mais pour laquelle chaque détail
comptait, alla jusqu’à dénoncer, par
exemple,
la production de services à thé pour un nombre
déterminé de convives (six ou douze
selon les conventions), qui tendait à conserver un mode de
sociabilité tourné vers
l’espace domestique privé, plutôt que de
promouvoir la fréquentation exclusive de
l’espace collectif de la cantine. V.S.,
« Oformlenie byta. Proizvodstvennye organizacii
ne raskačalis’ », Iskusstvo v massy, 4,
1930, p. 22-23, cité dans Karen KETTERING,
« ‘Ever
More Cosy and Comfortable’ : Stalinism and the
Soviet Domestic Interior, 1928-1938 »,
Journal of Design History,
10-2, 1997, p. 119-135, ici p. 126. Le fait
qu’Evdokia Samoïlovna
affiche un service à thé, à la fois
d’une matière de prix mais aussi
destiné à un grand
nombre de convives, montre combien les prescriptions avaient un effet
limité, mais
aussi comment le contexte de la guerre a permis une inversion des
valeurs en matière
de possession matérielle.
GARF, f. 7021,
op. 100, d. 71,
acte 184. Lorsqu’elle rédige sa
déclaration,
E. Iantovskaïa vit dans une baraque à Tchirtchik,
une ville nouvelle d’Ouzbékistan, à
une trentaine de kilomètres de Tachkent,
séparée de son mari perdu de vue depuis la
première étape de
l’évacuation, dans l’Oural. Comme tant
d’autres évacués, son niveau
de vie a chuté, même si elle déclare
toucher 1 200 roubles par mois. Sa lettre
est marquée
par un virulent patriotisme soviétique
« antiboche », mais sa motivation
principale tient
sans doute à sa volonté farouche de se faire
indemniser, jusqu’à insérer dans
l’inventaire,
entre couverts et casseroles, six dents en or et six couronnes. Il ne
faut pas se laisser
surprendre, de manière anachronique, par cette
dernière indication, donnée qui plus
est par une évacuée de nationalité
juive. La valeur marchande des dents en or n’est en
effet pas une découverte des profanateurs de cadavres. En
cas de besoin, une personne
pouvait envisager de se les faire arracher et de les revendre, ou de
les échanger contre
du pain et d’autres produits de première
nécessité, voir « Svershilos’.
Prishli nemtsy ! »
Ideinyi kollaboratsionizm v SSSR v period Velikoi Otechestvennoi voiny,
Moscou, ROSSPÈN,
2012,
p. 98 (respectivement 26 novembre
et 2 décembre 1941).
- L’indication
de
mobilier d’enfant est extrêmement rare dans les
inventaires. Un
évacué de Kharkov, Iakov Moïseievitch
Gourevitch, mentionne un divan pour enfant,
une petite table et trois chaises pour ses deux filles. Il appartient
à un milieu aisé tourné
vers la modernité en divers domaines : un piano de
prix côtoie une collection de 200 disques
et des objets domestiques électriques (four, plaques de
cuisine, fer à repasser...), GARF,
f. 7021, op. 100, d. 53, acte 171. Les jouets sont
également à peu près absents des
inventaires. Dmitri Nikolaevitch Golovastikov, ingénieur
dans une usine de construction de machines à Voronej,
présente un profil un peu semblable :
250 disques, un
appareil radio, des lectures fort sérieuses (technique,
politique, un peu de littérature),
mais aussi deux poupées de porcelaine aux yeux qui se
ferment, deux « Ded moroz »
et même une guirlande électrique pour sapin de
Noël, ce qui n’a rien d’anodin puisque
ces derniers ne sont de nouveau autorisés
qu’à partir de 1936, GARF, f. 7021,
op. 100,
d. 71, acte 194. On rencontre un peu plus souvent des
vélos pour enfants. Sur la rareté
des jouets dans l’URSS stalinienne, voir Kelly CATRIONA, Children’s
World : Growing Up
in Russia, 1890-1991, New Haven, Yale University Press, 2007.
- GARF, f. 7021,
op. 28, d. 31, l. 20. Ivan Konstantinovitch
Aïvazovski (1817-1900),
grand amateur de marines, peintre romantique russe tout aussi populaire
avant la révolution que dans les
années 1930 ; il est par exemple
cité parmi les peintres dont les œuvres
reproduites embellissent au mieux un intérieur
soviétique, pour peu que l’amateur fasse
l’acquisition d’une reproduction de
qualité telle qu’en édite à
l’époque IZOGIZ, dans
un article de la fin des
années 1930 caractéristique des
leçons de bon goût extrêmement
rigides prescrites dans la revue et destinées aux femmes de
la classe moyenne soviétique, K. KRAVČENKO,
« O kartinah i reprodukcijah », Obščestvennica,
15, 1937, p. 17-19 ;
Arkhip Ivanovitch Kouindji, paysagiste russe, 1842-1910.
- De son
côté, l’État
soviétique ne semble pas avoir jamais envisagé
d’inclure dans
la liste des œuvres d’art prises par
l’ennemi, et susceptibles d’être
restituées ou compensées, autre chose que les
œuvres en provenance des musées et autres
institutions
publiques. Voir Konstantin AKINSHA,
« Stalin’s Decrees and Soviet Trophy
Brigades :
Compensation, Restitution in Kind, or ‘Trophies’ of
War ? », International
Journal of
Cultural Property, 17-2, 2010, p. 195-216.
- Sans doute est-il
encore trop
tôt pour que ces Soviétiques ordinaires aient pris
la
mesure du tournant opéré par le Kremlin en
matière religieuse, Tatiana A. CHUMACHENKO,
Church and State in Soviet
Russia : Russian Orthodoxy from World War II to the Krushchev
Years, éd. et trad. par E.E. Roslof, Armonk, M.E.
Sharp, 2002.
- « Quel
mobilier voulez-vous ? Celui du commerçant
Anguélov, marchand de première guilde ?
s’i-i-i-il vous plaît. [...] », Saisi chez Anguélov,
le 18 décembre 1918 : un
piano
à queue Becker no 97012,
avec son tabouret capitonné ; bureaux,
deux ; garde-robes, quatre, dont
deux en acajou ; chiffonier, un... etc. [...]
« Nous avons aussi une lettre V [...] Tout de suite,
Vm, Vn, Voritski, no 48238.
Vorobianinov Hippolyte Matveievitch, votre Papa, dieu ait
son âme, était un homme au grand
cœur... » Piano
à queue Becker no 54809 ;
vases chinois
de la manufacture française de Sèvres,
quatre ; tapisserie d’Aubusson, huit, de dimensions
variées ;
tapisseries des Gobelins, deux : Bergère
et Berger ;
tapis turkmènes,
deux, et de Khorossan, un ;
ours empaillé avec son plat, un ; chambre
à coucher complète, douze
pièces ; salle à manger, seize
pièces ; salon, quatorze pièces en
noyer, signées Gambs, I. ILF et I. PETROV, Les douze chaises,
op. cit.,
p. 106-107.
- Sur les pratiques
de saisie
de mobilier au lendemain de la révolution, voir
l’admirable reconstitution menée par Larissa
ZAKHAROVA pour un immeuble cossu de Petrograd,
« Le 26-28 Kamennoostrovski. Les
tribulations d’un immeuble en
révolution », in L. de
MEAUX (dir.), Saint-Pétersbourg.
Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, Paris,
R. Laffont, 2003, p. 473-505.
- Aux
récits et
témoignages s’ajoutent des clichés
célèbres sur lesquels figurent les
représentants des anciennes élites, se tenant
debout sur un trottoir dans l’attente du
chaland, contraints de se défaire de leurs derniers biens
pendant la guerre civile pour
se procurer le minimum vital.
- Le directeur de
l’asile de vieillards pour lequel avait
été attribuée une des douze
chaises la revend ainsi à un des personnages du roman qui se
fait passer pour un
perekoupchtchik,
c’est-à-dire, aux yeux de la
législation soviétique, un spéculateur
servant
d’intermédiaire en achetant
illégalement un bien, qu’il fût ou non
propriété d’État,
pour le revendre à un client et empocher la
différence, I. ILF et I. PETROV, Les douze
chaises, op. cit.,
p. 84.
- Le roman nous fait
connaître le destin d’un autre lot de chaises de
Gambs, recherchées par erreur par un pope cupide :
saisies chez une femme de général de Stargorod,
elles ont été attribuées à
un particulier, le « camarade Brouns,
ingénieur », qui quitte la
ville en 1923 pour Kharkov, emportant tout son
mobilier « auquel il semblait tenir
beaucoup », puis Rostov où il met sa
« haute qualification » au
service d’une grande cimenterie,
avant d’être demandé par les raffineries
de Bakou, le mobilier de la générale ornant
désormais sa confortable datcha, noyée dans la
végétation tropicale d’une colline
surplombant
Batoumi, faisant de Brouns un avatar des élites coloniales, ibid., p. 110,
183, 246 et 341-345.
- Ce qui
n’empêche pas le régisseur du
théâtre en question d’en faire commerce
en les revendant clandestinement à des particuliers, ici les
héros en quête
désespérée
du lot, ibid.,
p. 169, 196-200 et 334.
- La version russe
de
l’article de L. ZAKHAROVA,
« Le 26-28 Kamennoostrovski... »,
art. cit., s’intitule également
« Les douze chaises », tant le
roman, et donc sa morale,
sont indissociablement liés dans les consciences
soviétiques et post-soviétiques, dès
l’époque de sa parution et
jusqu’à nos jours, au sort des biens des anciennes
élites
tsaristes.
- « Tout
est
là ! Tout Stargorod ! Tout le
mobilier ! Saisi chez Untel, à telle date,
donné à Untel, le tant. Et voici le registre
alphabétique, véritable miroir de la vie. [...]
Tout est là, toute la ville. Pianos, fauteuils, ottomanes,
poufs, canapés, lustres, miroirs...
Nous avons même la vaisselle », I. ILF et
I. PETROV, Les douze chaises,
op. cit.,
p. 106.
- Cette disparition
est
évidemment d’une rapidité variable
selon les milieux, l’âge,
etc. La nostalgie qui se développe pour le monde
matériel soviétique est loin
d’interrompre cette disparition, tant elle participe
d’un mode de commercialisation occidentale
Résumé
Cet
article s’intéresse à
l’afflux et à la circulation d’objets
venus de l’étranger dans l’Union
soviétique des années 1940, pour
s’interroger sur cette variante soviétique de
l’édification des objets en enjeu de guerre
pendant la Seconde Guerre mondiale. Il montre comment les enjeux de la
distribution d’une aide humanitaire recoupent celui de la
(non) reconnaissance du génocide des juifs
soviétiques sous l’occupation nazie, mais aussi
celui des hiérarchies sociales staliniennes. Il explicite
les raisons pour lesquelles l’occultation de
l’origine et des circonstances exactes qui
présidèrent à
l’entrée de ces objets dans les foyers
soviétiques sert à maintenir dans
l’ombre les exactions commises par les troupes de
l’Armée rouge à
l’égard des vaincu(e) s. Il corrige enfin
l’image d’une société
soviétique qui découvre pour la
première fois le luxe et la modernité occidentale
à la faveur de la guerre, en revenant sur la place et le
sort de ce type d’objets dans la civilisation
matérielle stalinienne de l’entre-deux-guerres.
English
Loss, Gift and Plurder :
Stalin-Era Culture, Foreign Aid, and Trophy Goods in the Soviet Union
during the 1940s This article focuses on the influx and
circulation of foreign objects in the Soviet Union during
the 1940s in order to investigate the specific role of these
objects during World War II. It reveals how the distribution of
humanitarian aid intersected with both the (non) acknowledgement of the
genocide of Soviet Jews during the Nazi occupation and Stalinist social
hierarchies. It explains why effacing the origins and precise
circumstances through which these objects entered Soviet homes served
to hide the abuse the Red Army perpetrated against their defeated
enemies. This article revises the image of a Soviet society that
discovered luxury and Western modernity for the first time during the
war by reconsidering the place and trajectory of these objects in
Stalinist material culture of the interwar period.
Pour citer cet article Moine Nathalie, «La perte, le don, le
butin», Annales. Histoire, Sciences
Sociales 2/
2013 (68e année), p. 317-355
Потеря, дача,падение.Сталинскаяцивилизация,
иностранная помощь,
товарыи
трофеив Советском Союзе1940-х годов
1
В
эссе, которое он назвал "Трофеями" [1], Иосиф Бродский, описывая свою
американскую эмиграцию, рассказал, как его детство и юность в
Ленинграде были отмечены присутствием посторонних предметов,
привезённых с войны. Он упоминает трофеи, захваченные у врага, будь то
немецкие или японские, а также американскую помощь — банки,
радиооборудование и особенно фильмы, потому что все эти объекты,
запутавшие происхождение и природу, принесли ему и его поколению
бесценный опыт. Это позволило им индивидуализироваться, а именно,
создавать музыкальную культуру, кино, одежду, чуждые советскому миру, в
котором они застряли. Таким образом, это дало возможность сформировать
автономию личности в контексте её социальной и политической среды.
Можно утверждать, что культура, описанная Бродским, родилась из
косвенного контакта с заграницей через войны и способствовала в
основном пайке людей, сформировавших социально ограниченные поколения.
Однако, верно и то, что эти объекты, в общем, бросают вызов советской
политической системе, задача которой была увековечена, как он
выразился, в добыче всего, что производилось в западной цивилизации
— легально или нелегально. До конца режима эти предметы не
вызывали непоколебимого энтузиазма среди населения СССР, не только
из-за чисто материальных забот, но и потому, что они были носителями
культуры, более или менее мифической [2].
2
Важно отметить, что И.
Бродский, вспоминая своё детство в Ленинграде, разрушенном войной,
придаёт особое значение влиянию объектов, которые сыграли ключевую роль
в формировании его идентичности [3]. Следует подчеркнуть, что по
возвращении эти объекты были в значительной степени размыты в своем
происхождении: некоторые из них были подарками от союзников, а другие
— военные трофеи. Наша цель — точно определить их
происхождение и исследовать обстоятельства, при которых эти объекты
оказались в Ленинграде, а затем распространились по всей советской
территории. Это исследование позволяет выявить политические деятели и
политические вопросы, которые окружали эти объекты в годы войны, а
также причины равнодушия или амнезии среди бывших соотечественников
Бродского.
Представление о советском
мире, как о сером, жестком и закрытом, столкнувшемся с фрагментами
западной цивилизации через войну, должно быть воспринято всерьез, но и
подвергнуто сомнению. Война, в частности, дала советским гражданам всех
слоев общества возможность вернуть свою довоенную собственность,
украденную или уничтоженную врагом. Инвентаризация этих объектов
показала, что вкусы и предпочтения были гораздо более разнообразными и
сложными, чем можно было бы ожидать, учитывая изменения, связанные с
официальными требованиями в отношении вкуса, а также реабилитацию стиля
1930-х годов, унаследованного от среднего класса европейского
девятнадцатого века.
В "Военных трофеях",
упомянутых И. Бродским, важно не только рассматривать все объекты, но и
социальные отношения, связанные с ними, а также изобилие, роскошь и
вкус, пришедшие с западной цивилизацией. Этот вопрос не может быть
ограничен только последствиями войны, он требует возврата к более
ранним временам, чтобы понять, как Советский Союз вступал в цивилизацию
через эти объекты.
3
В более широком смысле,
влияние войны на состояние объектов не является уникальным для
Советского Союза 1940-х годов. На самом деле, в публикациях,
посвященных Второй мировой войне за последние двадцать лет, была
введена идея, что материальный мир гражданского населения стал ключевым
вопросом "тотальной войны" для всех воюющих держав. Систематическое
разграбление, осуществляемое нацистской Германией, было не только актом
обогащения, но и способом унижения побежденных. После огромного списка
потерь, понесенных жертв, на службе политики реституции, которая
привела к организованной передаче активов любого рода и выплатам
компенсаций [4], были добавлены гуманитарные помощи в беспрецедентных
масштабах, будь то частные или государственные [5].
Этот триптих (грабежи,
инвентаризация, реституция) потребовал конкретных действий органов
власти в различных странах. Они оставили архивы, которые подчеркивают
родство опыта и позволяют проследить историю объектов, пожертвованных
американскими иммигрантскими общинами и переданных в СССР для
восстановления, а также добычи, накопленной советскими чиновниками на
территориях, завоеванных через товарно-материальные запасы,
установленные для советских граждан, которые были обязаны заявить о
своих личных потерях. Хотя произведения искусства или товары,
произведенные сложными технологиями, особенно привлекали воображение
[6], те более приземленные вещи, которые до сих пор находятся в центре
политики и конфликтов TOP [7], в то время как основная забота многих
людей, для которых война стала стихийным бедствием или сделкой.
4
Случай
СССР находится в полном процессе построения вопроса в объекты войны.
Несмотря на эти сходства с другими воюющими обществами, контекст в
сталинском СССР, который сочетает в себе экономику дефицита, высокой
политизации, в каждой детали, от физического обладания физическими
лицами и, наконец, воля способность контролировать его распространение
[8], уже дал объекты особый статус, который был переработан в
результате войны. В "Военные трофеи" И. Бродского concernèrent в
реальности все слои советского мира, даже если их наиболее
фундаментальный смысл относится, наконец, к изменяющимся отношениям
между богатством, западной культуры и политической лояльности к режиму
Советские элиты.
Иностранных манна.
5
Огромные
разрушения войны, советская территория живет успеха приток товаров
из-за рубежа, которые, будучи достаточно хорошо, чтобы удовлетворить
потребности населения до сих пор обнищанию войной, вызвала сильное
желание, несмотря на его очень неоднородность,
бывшей в употреблении одежды, собранной нами благотворительных
организаций, посуда золотые старые нацистов. Эти
потребительские товары ответил на двух различных логик питания. Впервые
появилась в середине войны переписывался с Отправленные, различными
способами, советское население союзниками и нейтральными странами. Вторым
был результат интенсивного разграбления, к которым боролся с Советами,
когда они занимают страны бывшего противника.
6
Еврейские
организации играли ведущую роль в этой скромной части западной помощи,
составлявших партию основного пакета. Чувствительные
к большой численностью населения иммигрантов из бывшей Российской
империи, сгруппированных в братств всех убеждений, составляли природные
доноров, сталинское руководство было на сердце участвовать в их
мобилизации для советского населения. Тем
не менее, отношения никогда не была простой, воспроизведение конфликты
вокруг гуманитарной помощи либо подозревали, с обеих сторон, будучи
пропаганда транспортного средства, конфликты, которые возникли в первые
годы Молодая
советская Россия когда большевики пытались как генерировать и канал
помощи голодным и еврейских жертв погромов гражданской войны. Еврейские
доноры регулярно выражали сомнение и недовольство фактических
получателей помощи, в климате подозрения сохраняется в течение войны
анти-еврейских кругах. Для
борьбы с этими атаки, казалось, необходимо проверить, что происходит в
освобожденных советских территорий. Главная
головная организация, американская гуманитарная помощь, преимущественно
еврейским [9], русский жертвам войны, таким образом, был постоянный
представитель, проживающих в Москве, Лео Gruliev, с конца 1943-начале
1944 [10]. Несмотря
на его усилия, доступ к провинций ранее населенных сильных еврейских
меньшинств оставался закрытым для него [11] и во время визита в августе
1945 года, ее лидер Эдуард Картер, просоветские американской
интеллектуальной, сталинское руководство решил показать город-герой
Ленинград и Сталинград [12], изюминкой визита будучи каменноугольный
бассейн Донбасса. [13] Маршрут
посещений Картера ничьих и география жертв войны, в которой
подчеркивается места, символизирующие героическое сопротивление
советского народа, русского наследия и один из драгоценных камней
сталинской промышленности, но игнорирует бойню Еврейское население.
7
Эта
напряженность вокруг распределения помощи был передан неоднократно
еврейского антифашистского комитета, созданного в начале войны Кремля
по мобилизации западной еврейской мнение. [14] Работа
на освобожденных территориях, проводимых советской Красного Креста,
лауреат помощи и кристаллизованного вины. Иностранные
организации договорились, что помощь была распределена "без различия
национальности" [15], но они получили в принципе, оно было отправлено в
приоритетных районах с наибольшей концентрацией еврейского населения. Тем
не менее, в контексте антисемитизма более очевидной среди населения и
местных органов власти, Еврейский антифашистский комитет получил
множество писем от людей, жалующихся на время пренебречь в
распределении именно потому, что они были евреями, далеко какой-либо
конкретной идеи компенсации. Возвращение
гетто в живых домой в Одессе осудили чрезмерное любовь своих сограждан
еврейской собственности, но мало в городе, пострадавшем от
«катастрофы мебель", то есть, в целом грабежей квартир Евреи
Румынии занимает три года назад. Автор
не использует случайно термин «катастрофа», которая
затем используется для именования геноцид евреев, так как он считает,
эти два события "генеалогически" связаны между собой. Равнодушие
советских властей по отношению к неимущим оставшихся в живых евреев, в
том числе со стороны специальной комиссии ответственного государства
для установления преступления оккупантов и подвести итоги ущерба, будет
отрицать, из
почти разрушен [16] фашистской сообщества.
8
Политическое значение этих вопросов заслуживает того, чтобы быть
выделенным: проведенные исследования Вячеслава Молотова, касающиеся
писем, которые он получал от Соломона Михоэлса, участия в верхних
эшелонах власти при полном отсутствии дискриминации [17].
Государственный антисемитизм, который достиг своего пика в конце 1940-х
годов, когда начинается преследование членов Еврейского антифашистского
комитета и завершилось окончательным уничтожением, не был зародышем
военных лет. Мы можем говорить о систематической политике, сложившейся
уже тогда [18]. Можно представить, что Молотов искренне хотел, чтобы
еврейское население в освобожденных районах получило материальную
помощь, в то время как другие высокопоставленные лица выражали прежде
всего недоверие или враждебность к еврейскому миру, аргументируя это
тем, что гуманитарная помощь служила своего рода троянским конем для
капиталистических держав. Эта помощь передавалась им с момента создания
схемы, когда она пришла, чтобы помочь голодным и еврейским жертвам
погромов гражданской войны, что стало одной из самых популярных тем в
антисемитизме. С особым отношением к евреям, которое стало очевидным с
начала войны, сторонники молчания по поводу трагической судьбы
советских евреев под фашистской оккупацией, это вскоре перерастало в
«Сионистскую опасность» [19]. Что касается еврейских
организаций за рубежом, то непрозрачность советских методов казалась
ещё более подозрительной, поскольку они знали, что поляки и армяне, в
отличие от евреев, создали специальную сеть помощи, управляемую их
собственными представителями [20]. Это рассуждение игнорирует сложную
проблему гражданства получателей. Тем не менее, оно могло побудить
Михоэлса стать сторонником определенной организации материальной помощи
выжившим, которые поддержали его предложение, выдвинутое в январе 1943
года о создании научно-исследовательского офиса для пропавших евреев на
территории СССР и утверждал, что родственники, в том числе зарубежные
структуры, больше никогда не увидят день. Распределение помощи и поиск
еврейских жертв погромов становились важными вопросами для иностранных
доноров ещё в начале 1920-х годов, в контексте непрозрачности
информации, поступающей от советского режима [22]. Тем не менее, проект
оказался слишком дорогим для Комитета, поскольку связи с зарубежными
еврейскими благотворительными организациями, в первую очередь с
американским еврейским объединенным распределительным комитетом (или
Совместными), стали частью обвинений, что привело к арестам большинства
его членов в начале 1950-х годов [23].
9
Еврейские
общины, возрождавшиеся в западных районах СССР [24], с концентрацией на
обновлении религиозной жизни и осуществлении материальной солидарности
по отношению к беднейшим своим единоверцам, ещё не успели получить
некоторые подарки из-за границы, предназначенные для них [25]. Таким
образом, они часто подозревали советские власти, которые, как
считалось, использовали этот процесс как прикрытие для бизнеса,
сосредоточенного на пожертвованиях евреев за рубежом. В отчете о
Житомирской области, читатель подчеркнул красным карандашом, что почти
каждая община поддерживала контакты с американскими религиозными
евреями, которые отправляли им свои ценные пакеты [26].
10
Функция
Администрации помощи и восстановления Объединенных Наций (ЮНРРА),
созданной весной 1945 года в Минске и Киеве, сохранялась в пределах
правильных отношений с советскими властями. Хотя и небольшой по
масштабу и ограниченная в своих движениях, ЮНРРА могла контролировать
свою работу на местах со стороны советских властей, созданных
республиканскими властями, чтобы дублировать её деятельность [27].
Помощь, отправленная ЮНРРА в республики Украины и Беларуси, значительно
отличалась от помощи, предоставленной в других европейских странах, и
не составила существенного вклада в нужды людей, особенно в пищевой
промышленности [28]. По сообщениям местных представительств ЮНРРА,
продовольствие, отправленное от ООН, за исключением хлеба, было
основным продуктом, который продавался в магазинах, отвечающих за
распространение нормированных товаров [29]. В начале 1947 года,
учитывая ухудшение продовольственной ситуации и общее состояние
здоровья населения, миссия опасалась худшего, что подтверждалось
визитами представителей [30].
11
Тушенка
(солонина), конечно, была флагманским продуктом этой продовольственной
помощи из-за рубежа, в основном составленной из рационов армии США, и
поэт И. Бродский не был единственным, кто сохранял в памяти длительное
воспоминание об этом. В обществе, где катастрофически не хватало всего,
одежда, привезенная в качестве пожертвований, была предметом особого
вожделения. Как и тушенка, она стала первым средством для выживания, но
они также стремились к этому товару, потому что он предлагал простые
радости, характерные для Запада. Когда режим все более осторожно
упоминает об этом в публичном дискурсе, эти подарки становятся важными
как для бенефициаров, так и для самого общества [31]. Обычно их
называли "zagraničnye podarki" (подарки из-за границы) или
"amerikanskie podarki" (подарки из США). Их точное происхождение
оставалось запутанным, но возникал вопрос престижа и признания того,
что Запад, и особенно США, проявляют великодушие. Однако для обычных
россиян важнее было не то, откуда эти подарки, а доступ к ним. Даже
термин "подарки" (podarki) использовался менее для того, чтобы
объяснить, как они попали в Советский Союз, и больше для того, чтобы
описать определенный класс объектов, который объединял качество и
относительное изобилие, противопоставленное бедности советского
производства. Эти объекты также назывались "amerikanskie vesci" —
"вещи" американца, которые, по сути, означали вещи, обладающие более
высоким качеством, в том числе даже использованная одежда, которая
превосходила советскую продукцию. Вес иностранных пожертвований,
несмотря на свою привлекательность, учитывая страдания русского народа,
был в какой-то степени забавен. Это скорее поднимало чувство
дисбаланса, который можно было бы обсудить: для некоторых это было
оскорблением, так как Запад, скрывая свою трусость, предлагал такую
помощь, а для других это было унижением советского режима, который
сведет население к радости от того, что на Западе им мало придавали
значение. В пропагандистских материалах рассказывали о молодой девушке
в зеленом платье с двумя карманами, рассказывающей свою историю как
жертвы войны и дочери бойца с фронта [32]. Что касается Варлама
Шаламова, то он также говорил с большой нежностью о американской одежде
[33], вскоре изображая счастье "крефардов", проглотивших целиком
американские бочки с твердыми маслами и промышленными смазками, которые
поступали в Советский Союз по программе ленд-лиза, в то время как
машины служили для очистки замороженных гор трупов в ГУЛАГе.
12
Режимы
присвоения этих объектов также извращали их первоначальный пункт
назначения. Комиссия, система пирамидальной организации, должна была
обеспечить их справедливое распределение, конфискованную задачу, как мы
видели, советским руководством. Однако на практике помощь часто
попадала в руки местных привилегированных, таких как лидеры
железнодорожных путей Сибирь-Урал, которые приезжали в сопровождении
своих жен и водителей, расхватывая лучшую часть. Крохи оставались на
одежду в плохом состоянии, несоответствующие пары носок, состоявшиеся
бесполезными теоретическими получателями. Американские подарки, таким
образом, вызывали не только желание, но и гнев, многие из них
"Хорошо-Плохо" отказывались от подарков, которые воспринимались как
оскорбление, не удовлетворяя их потребности и достоинство, но и
сталкиваясь с теми, кто, используя первое, что было доступно,
столкнулся с банальным скандалом, который распространился по четырем
сторонам света СССР, включая Магадан [34]. Местные и региональные
чиновники использовали эти вещи, наряду с их семьями, на складах.
Пантелеймон Пономаренко, первый секретарь партии Беларуси, член ЦК, был
обвинен в таком же поведении. Славный предводитель партизан во время
войны не стеснялся предложить руководителям республики и оставлять для
себя все лучшее, что было сохранено без попечения на центральной базе
Минска, в Belglavsnab.
13
Но на самом деле, то, что
жены первых белорусских чиновников смотрели на отделку, было гораздо
более значительным, чем просто одежда и обувь, полученная через UNRRA,
а также богатство из Германии, называемое «трофеями» или
«репарациями» [35]. Две основные причины, отличавшие эти
объекты, однако, сохранялись в одном месте: как они были собраны и их
стоимость. Прибытие «трофейного имущества» и лучшая его
сохранность в памяти советских людей стало жестом солидарности со
стороны союзных стран. В самом деле, это золотое дно было неотделимо от
крайнего насилия, которое сопровождало оккупацию Красной Армией
побежденных стран. Тем не менее, поведение советских войск против
гражданского населения, в первую очередь систематическое насилие над
женщинами, оставалось в значительной степени игнорируемым на Востоке
[36], в то время как насилие было широко распространено по всей
территории, начиная с первых крупных демонстраций в Будапеште,
кульминацией которых стали события в Германии [37].
С другой стороны,
погромы, совершенные в Восточной Пруссии, или террористические действия
в Берлине по прибытии советских войск, были широко известны на Западе,
в то время как местные воспоминания и архивы, касающиеся настойчивости
в течение многих лет, по поводу ситуации неуверенности среди
гражданского населения в оккупированных странах, оставались значительно
менее документированными. Изнасилования и рейды, совершенные солдатами,
и даже группами дезертиров, которые реквизировали с испуганными
жителями женщин, скот и другие ресурсы, носили более спорадический
характер. Несмотря на это, советские рассказы о зверствах
немецко-фашистских оккупантов всегда подчеркивали, что насилие не
только в отношении имущества, но и в отношении тел было сильно
интегрировано в общественное сознание, хотя это было разделено в
советском дискурсе и памяти гораздо легче, чем насилие, направленное на
завоеванное население. На самом деле, ущерб был гораздо более
значительным, не только из-за его масштаба, но и из-за судьбы женщин,
принадлежащих к народу врага. В то время как советская пропаганда
исключала откровенные призывы к убийству всех представителей немецкого
народа, она активно поддерживала идею, что захват имущества побежденных
гражданских лиц был сродни грабежам, которые советский народ сам
пережил во время войны. Это подкреплялось впечатлением, что, несмотря
на разоренные страны, советские солдаты обнаруживали в победных городах
гораздо больше процветания, чем в собственных. Более того, советские
люди считали, или полагали, что они видели, в своих поверженных врагах,
таких как города Румынии и Пруссии, прямое следствие грабежей,
совершенных врагом на советской земле, что в свою очередь выражалось в
трофеях, таких как скот, товары и предметы, найденные в бывших
квартирах [38].
14
Таким
образом, использование справедливой мести, а не слепой мести, как
уничтожение имущества противника, было также оправдано [40]. Если эти
акты разрушения, а также физические нападения на людей, особенно
женщин, не были предметом публичного обсуждения в СССР и продолжают
оставаться игнорируемыми, то дело обстоит иначе с актом захвата
активов, в том числе личных вещей побежденных. В то время, как сегодня
захват трофеев недвижимости казался законным и безвредным [41].
Принимая в расчет такие знаковые объекты этой добычи, как наручные
часы, свидетели сходятся на том, что это не было редкостью — они
легко оказывались на руках солдат. Этот рейд на вражеское имущество
говорит о значении, которое ему придавалось: не только то, что этот
объект был редким в СССР, и он был легко найден у возвращающегося
солдата, но и то, что компульсивное поведение по отношению к вражескому
имуществу считалось вполне уместным [42]. За этим стояло не только
желание захватить, но и некое оправдание для того, чтобы такие объекты
оказались в руках победителей. Даже такие простые предметы, как часы,
могли стать символом этого захвата, который оставался без внимания,
несмотря на всю жестокость, проявляемую по отношению к жертвам. Судьба
немецких женщин, включая их возраст, физическое состояние и другие
личные характеристики, казалась неважной в глазах их насильников.
15
На
самом деле добродушие в отношении этого имущества, в том числе трофеев,
также иллюстрируется популярностью велосипедов, которые были редкостью
в СССР. Советы, однако, не знали, как ими пользоваться, хотя они
приходили в благоприятных условиях, но не стеснялись демонстрировать
свою неуклюжесть. Все знали, что приобретение велосипедов, как и других
трофеев, должно было сопровождаться насилием или убийством, и сцена
советского обучения езде на велосипеде с детским восторгом
контрастирует с другими сценами жестокости, совершёнными теми же людьми
[43]. В отличие от этого, мемуарист Владимир Гельфанд начинает свою
историю с того, как на следующий день после обучения езде на
велосипеде, он достаточно освоил его, чтобы использовать в дальнейшем,
в том числе при нападении на немецкую женщину и её дочь. Однако он
решает защитить их от своих соотечественников и вежливо отказывается от
предложения. [44] Чуть позже, в гражданской одежде, элегантно одетый в
костюм, вероятно, произведённый в Германии, он фотографируется,
крутящий педали — это было нетрадиционное движение среди его
современников. Это клише подчеркивает его ловкость и завершает его
поиски возвращения трофеев в другом контексте.
16
Действительно,
стоит отметить, что советская пропаганда 1920-х годов очень редко
касалась темы камеры [45], однако она была также весьма популярным
трофеем. Это было не просто из-за его практической ценности, как у
часов или велосипеда, но и благодаря новому культурному подходу,
который объяснял удовлетворение, проявленное членами интеллигенции,
получившими доступ к таким предметам. [46] Молодой В. Гельфанд
приобретает камеру в январе 1946 года, возможно, на Александерплац в
Берлине, где почти все виды товаров были более или менее доступны. [47]
Во время своего пребывания в Германии Гельфанд использует камеру в
качестве предмета обмена среди других вещей, но вскоре начинает её
использовать по назначению, отправляясь на поиски необходимого
оборудования для развития своих фотографий. [48] Он начинает снимать
свои победы над женщинами, что стало значимой частью его опыта
оккупации, а также людей, с которыми он встречается, и города и
пейзажи, через которые он проходит. [49] Это новое увлечение со
временем стремится занять место в его дневнике. [50]
17
Точно
так же радиоприемник, патефон или пишущая машинка были особенно
востребованы некоторыми советскими гражданами, для которых в начале был
общий культурный интерес к Западу, проходящий на фоне обстоятельств,
более или менее оправданных в процессе приобретения [51]. Таким
образом, трофеи, выходящие за пределы компенсационного эффекта,
обеспечивали доступ к мировой культуре, что позволило советским
гражданам, в том числе их лидерам, получить современную культуру, к
которой они, как правило, не стремились.
18
Противоречие
между политической моделью, представленной сталинским СССР, и
материальными устремлениями, выраженными в трофеях, создавало трудности
в доступе к тому, что было получено в ходе войны от врага. Производная
месть войск и удобный способ компенсировать страдания населения от
разграблений оккупантов и разрушений войны, трофеи собственности также
создавали ситуацию широкой недисциплинированности и опасного очарования
западной цивилизацией. Тем не менее, по крайней мере, на начальном
этапе, советские лидеры, по всей видимости, поощряли и как-то
организовывали это открытие западной материальной цивилизации, пытаясь
сохранить многослойный доступ к ней.
19
26
декабря 1944 года, когда Красная Армия наступала на немецкие
территории, был издан указ, который позволял солдатам ежемесячно
отправлять пакеты с фронта на тыл, вес которых варьировался в
зависимости от военной иерархии: пять фунтов для рядовых солдат, десять
килограммов для офицеров и пятнадцать фунтов для генералов. Этот указ
не остался незамеченным и воспринимался как явное приглашение к
браконьерству. Он также был воспринят как прямое отражение политики
отправки пакетов солдатами вермахта и другими немецкими гражданами,
которая преобладала на оккупированных территориях во время войны.
Несмотря на моральные сомнения, советский солдат в своем дневнике
оправдывал такие действия, отмечая, что "каждый месяц один немецкий
солдат мог отправить домой пакет весом в шестнадцать килограммов с
территорий, которые они завоевали". Вслед за указом произошло
увеличение числа посылок, что поставило почтовую службу в
затруднительное положение. В Курске, например, были привлечены
специальные сотрудники для обработки пакетов, отправленных с фронта.
Количество посылок, по всей видимости, было ограничено после этого, и,
в любом случае, многие солдаты, вероятно, использовали уловки для того,
чтобы отправить дополнительные вещи своим семьям. Регулярная отправка
посылок через почту или другие каналы была реальной необходимостью для
тех, кто находился на службе за рубежом. В. Гельфанд, например,
отправлял одежду для детей и взрослых, а также другие вещи по просьбе
своей матери, несмотря на то, что большинство переписки в этот период
касалась этих вопросов. [55]
20
Эта
либеральная политика по отношению к индивидуальной передаче имущества
победителей советским всплескам не отказала в течение первых великих
волн возвращения в СССР бывших депортированных репатриантов и
демобилизованных солдат. Солдаты и гражданские лица получили разрешение
на освобождение от таможенного контроля летом 1945 года. Пакеты,
отправленные демобилизованными на пути домой в специальных поездах,
достигли беспрецедентных масштабов. Примером может служить военный
ветеран, который вернулся в сентябре 1945 года из Вены в Узбекистан с
почти тонной багажа, а некоторые не преминули получить выкуп при
прибытии от местных властей. [56]
21
Легкость,
с которой Советы могли пересечь границу, была сопоставима с легкостью,
с которой можно было представить себе черный рынок или магазины в
оккупированной зоне, где торговали различными товарами. В дневнике В.
Гельфанда Берлин, гораздо больше, чем другие немецкие города, часто
посещаемые им, появляется как эпицентр его похоти благодаря черному
рынку, который располагался на Александерплац или вблизи старого
Рейхстага. Однако, в действительности, торговля распространялась на
каждую улицу, каждый дом, каждый коридор, каждое кафе в столице, где
торговали продовольствием и другими товарами за деньги или бартер. [57]
Даже когда советские власти пытались искоренить это явление, по крайней
мере, в таких знаковых местах, как Александерплац, их усилия
оказывались явно бесполезными. В ноябре 1945 года, под предлогом чистки
сапог, В. М. Гельфанд создаёт толпу продавцов, скрывающих свои товары
под одеждой. За время, пока он чистил сапоги, ему удалось приобрести
рубашку, кожаную куртку, несколько пар носок и перчаток, не привлекая
внимания советских патрулей и должностных лиц управления. [58]
22
Организационно
передача захваченного у врага имущества, которая вскоре превратится в
официальную политику репараций [59], также представляла собой
возможность для советского народа, по крайней мере, для некоторых из
них, поскольку органы, отвечающие за систематический сбор трофеев,
регулировали приобретение недвижимости посредством ранжирования. С июня
1945 года генералы Красной Армии могли, таким образом, получить
бесплатный автомобиль, офицеры — прокат велосипедов или
мотоциклов. Кроме того, генералы могли приобрести в этих складах
пианино или рояль, радио, дробовик и наручные часы с маятниковыми или
складными механизмами. Генералы и офицеры также могли получить ковры,
гобелены, меха, чайные сервизы, фотоаппараты и другие ценные вещи. [60]
Возможность приобрести трофеи в советской оккупационной администрации
была очевидной привилегией. В. Гельфанд, например, приобрёл
радиоприёмник за 400 марок, в то время как на рынке в Берлине он мог бы
стоить ему в десять раз больше. [61]
23
Оккупация
завоеванных стран предоставляла возможность наслаждаться роскошью,
доступной лишь избранным, и организовывалась с целью укрепления
социальной иерархии внутри советского общества. Преимущества военной
или гражданской службы позволяли извлечь выгоду независимо от ранга,
однако лишь для тех счастливчиков, которых власть обеспечивала лучшими
частями элиты, что явно демонстрировало их положение. Лариса Богораз в
своих воспоминаниях рассказывает, что в первые послевоенные годы дочери
генералов, служивших в Германии, носили платья, которые явно отличались
от других благодаря тканям и узорам, присланным их отцами из Берлина.
Она приходит к выводу: «Это был вкус послевоенной эпохи —
новые платья, сшитые из роскошной западной ткани». Привилегия
была заметна не только в ткани, но и в фасоне, который делал их
похожими на «немецких девочек», что считалось вполне
респектабельным и даже завидным [62]. Диссиденты и отчеты, как,
например, у его дяди, генерала, также привезли с собой ткани и купоны.
24
Отражение
присвоения моды и победной культуры является феноменом, который широко
распространился в СССР в первые послевоенные годы. Проекция фильмов и
трофеев, захваченных у врага, подтверждает, что Кремль, как правило,
даже поощрял это. Открытие, предложенное войной, действительно
оказалось прекрасно эклектичным, поскольку сочетало элементы
американской культуры и старой Центральной Европы [63]. Примечательно,
что это явление было общим для всех слоев советского общества, особенно
среди молодежи, несмотря на искажения и переосмысления, присущие
географической удаленности, социальным и культурным различиям, которые
могли бы отделить обычных советских граждан от западной моды и
музыкальных вкусов [64].
25
Допуск
советских властей к хищению имущества противника, или возможность четко
легализованные, которую получили лица различных рангов для того, чтобы
привезти большое количество иностранных товаров на родину, является
лишь одним аспектом явления массового перевоза побежденных стран, в
первую очередь Германии, в Советский Союз. Его масштаб, в частности,
мог подорвать социальный и политический порядок, который сталинское
руководство стремилось восстановить на освобожденных территориях.
Распространение этого явления по всей территории Советского Союза
привело к неизбежным проблемам утечки, взрывам на черном рынке и другим
формам неконтролируемого оборота.
26
Трафик поступал в
конституцию этих сетей, эксплуатационных характеристик советской
теневой экономики. В самом деле, некоторые из тех, кто не был доволен,
просто вернувшимися своими трофеями для себя или своих семей, начали
заниматься незаконной торговлей. В конце 1946 года милиция Тамбова
изъяла 4622 меха у ветерана, бывшего офицера, который украл их в
магазине в Берлине в конце войны и собирался продать их в Москве.
Другой ветеран, вернувшийся из Германии в октябре 1946 года с
багажником, полным трофейных товаров, позже продал их своему брату и
был арестован весной 1947 года [65].
27
Трафик,
однако, мог достичь другого масштаба. Добыча, захваченная в конце
войны, успешно поставлялась советскими политическими органами, прибывая
по суше или морем, а затем рассеивалась через поезда по всей
территории, не будучи должным образом охраняемой и без инвентаризации и
оценки. Грабежи поездов и складов достигли такого уровня, что
Министерство внутренних дел предложило в январе 1947 года создать
межведомственную комиссию для принятия мер [66]. Кражи на советской
земле осуществлялись как отдельными лицами, так и вооруженными бандами,
особенно сетями, сформированными людьми, отвечающими за эти товары, в
частности, их маркетинг, как это было в случае торговли трофейной
недвижимостью в Новосибирске, демонтированной в начале 1947 года, где
рояли, комоды и часы стали украшать интерьер узкого круга местных
лидеров, которые смогли приобрести их дешево, как это было
предусмотрено для вознаграждения чиновников, заслуживающих награды [67].
28
Кража
социалистической собственности была постоянной заботой советского
руководства, и обнародование указов июня 1947 года знаменует собой
значительное ужесточение правоприменительной политики в этой области. В
восприятии Кремля собственность, как государственная власть, в
отношении частных лиц представляла собой массовое явление, в то время
как страна все еще была опустошена войной и страдала от голода,
диверсии, массивных поставок из-за рубежа. Таким образом,
государственная собственность играла большую роль, прежде всего, из-за
своей денежной стоимости, лишая государство значительных доходов. Тем
не менее, экономический аспект контрабанды тесно связан с другими
проблемами, более или менее связанными с ней: сетью на высоком уровне,
укреплением патронажа и отсутствием контроля со стороны политического
центра за распределением этих ресурсов в контексте восстановления.
Сталинское руководство также было осведомлено о широком распространении
коррупции, в том числе своевременные доносы, которые могли быть
использованы для устранения старших должностных лиц, когда они
становились надоедливыми, как это, вероятно, произошло в Беларуси, где
первый секретарь партии Николай Гусаров был замешан в скандале с 27 000
трофейных коров, поставленных в 1945 году в Советской республике, одной
из самых пострадавших от войны, которая была монополизирована 2 000
старшими должностными лицами, в то время как более 150 000 коллективных
фермерских семей не имели доступа к этому имуществу. Игнорируя
страдания своих граждан и утрату содействия коллективным хозяйствам,
они были более озабочены созданием связей солидарности и
покровительства в пользу их "мелкобуржуазных" интересов [69].
29
Отвлечение
коров, являющихся важным элементом выживания для миллионов советских
домохозяйств, было явлением, которое также символизировало отсутствие
внимания со стороны властей к лишению своих граждан имущества. Если мы
можем понять это равнодушие как жадность и желание сохранить клиентов,
то, возможно, также следует объяснить протесты, по крайней мере в
некоторых случаях, как обоснованность приоритетных категорий,
установленных центральным правительством. Эта задача в официальной
иерархии героев и жертв войны могла бы быть укреплена на самом низком
уровне, через личный опыт войны и знакомство, как это было показано на
примере Гриня, президента сельсовета украинского региона Николаева,
который взял на семью двух солдат, отбывающих на передовой, трофейных
коров, предоставленных по этой причине. Он утверждал, что животное было
конфисковано немцами во время оккупации, или что оно было конфисковано
демобилизованным солдатом, обвиняя бывших сотрудников милиции в
украшении и документах, которые дали им доступ к привилегиям [70].
30
Упрек
различной природы может возникнуть в некоторых случаях, когда
безнравственность утечки военных трофеев перекликается с
несправедливостью по отношению к жертвам войны, но также подчеркивается
чрезмерное пристрастие к роскоши. Эти обязанности свидетельствуют о
фантазированном взгляде на возможности неограниченного накопления
богатства побежденного врага, как показали исповеди старших должностных
лиц администрации немецкой оккупированной территории истребленных служб
Виктором Абакумовым, бывшим главой разведки и ответственным за
безопасность государства, которые шли на компромисс с соперниками
Сталина [71]. Наиболее заметным в этой истории является то, что
информация, собранная в связи с этой сделкой, возможно, была
правдоподобной с точки зрения Сталина. Количество объектов из Германии,
"открытых" во время обысков в квартирах обвиняемых, вызывает первое
изумление. Например, в московской квартире одного из должностных лиц
содержалось более 3000 метров ткани, 8 чайников, бытовых услуг, 1470
комнат, 315 предметов искусства (статуэтки, вазы и т.д.), 90 серебряных
изделий, 41 ковров, 15 столов, 359 штук белья, более 150 пар обуви и
других кожаных изделий, почти 60 платьев, 17 костюмов, пальто и другие
пушные изделия, 22 323 пары носок, 6 радиостанций и радио граммофонов,
4 аккордеона. Эти впечатляющие списки, которые никогда не закрываются,
дают представление о таком изобилии, что они оставляют меньшее
впечатление от роскошно меблированных апартаментов, чем от настоящих
складов. Тем не менее, конечный пункт назначения этих люксовых товаров
в действительности так и не был объяснен. Идея создания торговых
операций едва упоминается, и по иронии судьбы, центральный аспект
обвинений заключается не в меновой стоимости, а в сомнительных
практиках. Иван Серов передал бы фонограф и радио своему начальнику,
маршалу Жукову, золотые часы женщине для старшего американского
генерала, помещенного в Берлине, два набора чая и ружья для своего
подчиненного Сиднева, на долю которого приходилась лишь часть незаконно
присвоенных активов.
31
Не
менее впечатляющим представляется логистика, мобилизованная для
транспортировки добычи в Советский Союз. Самолет, зафрахтованный
Жуковым для этой цели, остался в памяти как единственный случай, о
котором упоминается без подробностей, но аналогичные обвинения были
выдвинуты и против других. Серов организовал для своих собственных
целей настоящие поезда и автомобили, в то время как самолет регулярно
курсировал между Берлином и Москвой, загруженный мехами, коврами,
картинами и другими ценными предметами [72].
32
Описание
объекта остается, тем временем, лаконичным и достаточно скучным, за
исключением некоторых случаев, например, когда речь идет о том, чтобы
подчеркнуть время, затраченное на службу Родине, в отличие от владения
для личного пользования. Например, было бесполезно делать дьявольское
превосходство Германии, такое как радио или фонограф, который Серов
якобы сделал из дерева, использовав старый личный кабинет Гитлера в
Канцелярии, вызвав специалиста, известного немецкого языка. Таким
образом, мы мало знаем о точном вкусе воров, особенно о том, что
высокопоставленные советские столы решили украсть нацистские магнаты,
конкурируя с специализированными подразделениями, курсирующими по
побежденным странам [73], ни для какой цели, кроме использования в
личных целях или перепродажи на черном рынке искусства на территории
Советского Союза, что остается полностью неизученным. Точно так же
никто не знает, какой стиль упоминается в докладе, осуждающем широко
распространенную привычку среди генералов и советских офицеров на
оккупированных территориях — "Мебель стиль" с немецкими
роскошными фирмами, которые бы украсили свои квартиры и дачи в Москве.
Это помогает понять взаимосвязь высшего командования с материальным
миром врага не только в контексте хищничества, но и в предложении
своего рода эмансипации от аскетизма, а также с отсутствием эстетики и
выбора стиля, введенных в их советский мир. [74] Образ жизни, который
они выбирали, едва ли читабелен, но, без сомнения, он включал щедрые
частные вечеринки или охотничьи гулянья, которые не были строго
запрещены, поскольку офицерам разрешалось служить чаем и ружьями, но им
позволяли также проводить время в зоне опасности. Кроме того,
обвиняемые приняли в оккупированной Германии более квалифицированный
образ жизни, что является очевидным нарушением советской морали.
Большую часть времени точное происхождение товаров не указывается, так
как они использовались на складах, превращенных в настоящие пещеры
Аладдина в Берлине и других частях советской зоны. Когда бывшие
владельцы упоминаются, это не вызывает сочувствия, так как они были
старинными магнатами нацистского режима. Вина обвиняемых заключалась в
том, что они потопали в образе жизни этих людей, занимая их виллы,
которые были реквизированы, а не в том, чтобы пересчитать их. Кроме
того, обвинения оставляют в темных уголках людей, которые утверждают,
что эта роскошь была угнана. Один из следователей даже восклицает о
фламандских и французских гобеленах семнадцатого и восемнадцатого
веков, которые принадлежали состоятельным людям в немецкой Сиднев,
выделяемых на её ленинградской квартире: "Но вместо этих гобеленов, они
могли бы быть в музее". Граница приемлемой роскоши в советских
интерьерах, включая элиты, была пересечена.
33
Серов,
но непосредственно участвовавший в заявлениях своих коллег, не
волновался и продолжал занимать важные посты, но по крайней мере двое
его коллег были арестованы в конце 1947 года и начале 1948 года,
приговорены к десяти годам исправительно-трудового лагеря [75]. В
октябре 1951 года они были реабилитированы вскоре после смерти Сталина,
и признали другую истину. Объясняя, как запасы были сфальсифицированы,
они явно подразумевали неполноценность отечественного производства, так
как в ходе обысков мужчины Абакумов, не колеблясь, включили в состав
объектов советской действительности и прохождение никелевого сплава или
платины на золото или деньги, материалы, сразу благородные и осуждаемые
в инвентаризации активов, якобы присвоенных из Германии.
Реабилитированные, они до сих пор не отрицают владение объектами в
необычных номерах, но признают вопреки бешеной покупке во время их
пребывания в Германии. В частности, это их жены (а также племянницы или
дочери), которые рыскали по различным частям оккупированной зоны, были
проданы за очень небольшие деньги, огромное количество собственности
без успеха (но мы понимаем, что они не были найдены в СССР или
недоступны по ценам): колготки, прачечная (для мужчин и женщин),
брелоки, ничего не стоящие, правда, "мелочи". Возможности для ведения
бизнеса на законных основаниях были действительно очень много: магазины
"Военторг" были зарезервированы для высокопоставленных советских
чиновников, где меновая стоимость предметов и мебели, используемых или
продаваемых с немецкого как лицам Советского Союза, так и бывшего
нацистского имущества.
34
Отправка
товаров из Москвы, нелегальной на этот раз, с виллы, занятой одной из
женщин в Германии, также произошла от их имени. Это поведение, так
сказать, "vis-à-vis" с ресурсами оккупированной Германии, как
сообщается, отражает действия всех женщин и родственников, по-видимому,
лишенных советской морали, поскольку их мужья, однако, были перегружены
и не могли их запомнить. Они выражали ту же отвращение к этим неистовым
накоплениям, говоря о болоте, в которое погрузились их недостаточно
образованные женщины, не способные противостоять "вредному буржуазному
окружению", завоеванному Германией. [76] Конечно, в этих изображениях
есть доля правды, гораздо проще назвать это советским дискурсом, в
соответствии с которым всегда ставятся "остатки" старого мира, чей
призыв к излишнему материальному богатству приходится на женскую
сторону. Тем не менее, кажется, что люди не использовали свою власть,
чтобы освободить какое-либо имущество или заказать напрямую из
престижных немецких заводов, даже если эти объекты, безусловно, в
значительной степени предназначались для женщин, жен или любовниц,
поддерживающих другие связи с этим жаждущим объектами социалистической
морали. Дело в том, что реабилитированным по этому делу не было
восстановлено в партии, несмотря на неоднократные призывы, что можно
объяснить, помимо тонкостей десталинизации, возобновлением строгости
хрущевского периода в отношении персонала и обывательского обогащения.
35
Важно
отметить, что эти "спекулянты" были выдвиженцами, то есть людьми,
которые способствовали раннему вступлению в партию и были мобилизованы
на защиту родины и революции, в том числе во время своей службы в
оккупированной Германии. Это были деньги, которые они сами обвиняли в
том, что они стали коррумпированными, так как заработали их во время
службы в советской зоне. Эти деньги были исключительно высокими и
ненужными сборами, в дополнение к вознаграждению в натуральной форме,
характерному для великих служителей Советского государства. Сочетание
этой внезапной денежной выплаты с отсутствием основных платежей
сталинской эпохи, но при реальном использовании, а также
привилегированный доступ к западным товарам, стали шоком для этого слоя
советского общества, который привел к изменениям в их интерьерах.
Трудно с уверенностью установить, что именно происходило, так как
сложно отделить факт от фантастики в этих обвинениях, и точно
определить последствия этих событий и способы их реализации.
36
Примитивный
характер обвинений, выдвинутых против советских чиновников, страдает от
навязчивого поведения в отношении объектов капитализма, что объясняется
мнимой приверженностью к аскетической морали партии или реальностью
общества бедности. В конце концов, возвращается дихотомия, предложенная
И. Бродским: с одной стороны, советская серость, с другой —
иностранные объекты, от самых простых до самых сложных, открывающие для
советского общества послевоенный неизвестный мир, мир освободительной
культуры, численности или виновной роскоши.
37
Проблема
с этой историей заключается в том, что она скрывает присутствие в этом
"неизвестном" мире довоенного СССР и судьбу объектов, переживших
сложные изменения. Эти объекты, представляющие собой наследие старой
элиты, с конца царских времен через производство формирующихся
советских товаров народного потребления или импорт из-за рубежа,
распространились среди различных слоев урбанизированного советского
общества. Советские власти сыграли решающую роль в экспроприации,
перераспределении собственности старых элит, прежде чем устроили
масштабное несанкционированное перераспределение ценного имущества,
чтобы все могли пользоваться этим в глазах государственной власти.
Стремление к золоту, серебру, драгоценным камням и любой ценности,
которую нужно было преобразовать в иностранную валюту, было связано с
обеспечением доступа к западному оборудованию для индустриализации
страны. Исследование Елены Осокиной, посвященное институту Торгсином,
показывает, как поиски драгоценного имущества выходили далеко за рамки
распродажи императорских коллекций и церковного имущества, включая
золотые монеты царей и украшения семей мелкой буржуазии, которые
обменивались на хлеб в условиях кризиса. Уничтожение всего этого
наследия не зависело от классовой справедливости; важным было лишь то,
что эти объекты, в прошлом столь значимые, приносили больше ценности на
международных рынках. Большой грабеж советского оккупационного
богатства, включая музейные коллекции и бытовые товары, был осужден
теми же людьми, которые осуществляли его во имя модернизации, еще не
так давно.
38
Ярость среди тех, кто
считался всегда подозреваемыми в советском контексте, и следствие,
жажда недостойных объектов, отражает разделение и избитость населения,
испытывающего нехватку. Это можно увидеть в сценах колдовства,
изображенных в театре Москвы в 1930 году по мотивам романа Михаила
Булгакова Мастер и Маргарита.
Воплощение дьявола, с немецкой идентичностью, буквально выставляет на
показ аудиторию, которая, несмотря на появление автобусов, телефонов и
других символов технического прогресса, не изменяется. В сцене с дамами
в магазине, его помощник Фафорт объявляет, что старомодные платья и
обувь зрителей были обменены на "последние парижские творения", вызывая
бурный интерес у женщин, которые теряли всякое чувство порядка и
разума, чтобы насладиться этими недоступными для них вещами.
Дальше, мечта персонажа с
одинаково кошмарной сценой, где художник в смокинге ставит в центр
внимания наличие скрытых долларов в квартире почетного советского
гражданина. Он нападает на другого зрителя, Сергея Герардовича Дунчиля,
который "упорно отказывается от валюты, которая остаётся, в то время
как страна в ней нуждается, а он её совершенно не требует". Его
любовница Ида Херкулановна Ворс — имена с иностранным звучанием
не случайны — появляется с золотым блюдом, на котором 18 000
долларов и колье стоимостью 40 000 золотых рублей, спрятанные её мужем
в квартире любовницы в Харькове. Зрителей вызывают к участию в этом
вкрадчиво угрожающем действии, чтобы сделать валюту, которая не имеет
отношения к дому, когда армия поваров приносит им миску супа и лоток
черного хлеба.
Когда книга, наконец,
была опубликована в Советском Союзе в 1966 году, вскоре после смерти
Сталина, эти два отрывка подверглись цензуре, возможно, из-за того, что
они выражали критику сталинизма и показывали гротескность человечества,
одержимого идеей скрыть клад в провинциальных квартирах, и неизменную
привлекательность всего, что пришло из-за границы, этой дьявольской
желанности. Советы 1930-х годов, как изображает Булгаков, не знали
западной культуры, но были захвачены материальными желаниями, что, как
диета, неуклонно превращало эти желания в грехи, неизбежно приводившие
к мучению.
39
Экспертиза имущества,
захваченного Советским Союзом на оккупированных территориях, а также
того, что было эвакуировано, была предложена в конце 1943 года с целью
оценки убытков, причинённых врагом, что подтверждает накануне войны,
спустя двадцать лет советской власти. Некоторые элементы материальной
вселенной этих обывателей, описанные М. Булгаковым, не ожидали, что
манна войны, пришедшая из-за границы, будет поступать в западной
культуре. Ещё более удивительным является то, что было предложено
детализированное описание этих объектов. Парадоксально, но разрушения и
кражи со стороны противника миллионов советских товаров акцентировали
внимание на реабилитации достатка, и, следовательно, на собственности,
которая стала очевидным признаком культурного вкуса.
Это начинание по
реабилитации материальных потерь стартовало ещё в 1930 году, при
Сталине. Советское правительство, в рамках масштабного расследования
преступлений, совершённых немецко-фашистскими оккупантами, а также
материальных потерь, за которые оно несло ответственность, пригласило
жителей оккупированных регионов заявить о своём имуществе, которое было
уничтожено или украдено. В нормативном дискурсе объектов,
существовавших до войны, наблюдается ослабление, чтобы показать, что
даже те, кто пережил крайнюю нищету, владели собственностью (мебель,
шкафы, музыкальные инструменты). Это демонстрирует влияние вкусов,
которые колебались между служебной этикой и материализмом между двумя
мировыми войнами.
40
По существу, эти листы
товаров были отмечены, и неудивительно, что их восприятие было трезвым.
Здесь необходимо различать сельские и городские реестры запасов. В
первом случае, зачастую, предметы ценности в основном находились в
личной собственности или домах, иногда в сараях или под навесами, таких
как скот, в первую очередь коровы, и запасы продовольствия. Однако
практически не было заявлений о мебели, посуде или одежде, кроме
упоминаний о безопасных тканях. Это отсутствие деклараций на товары
народного потребления можно объяснить по-разному, но в большинстве
случаев оно читается как свидетельство крайней материальной бедности
советской страны, что также отражает отсутствие систематического
исследования поведения в условиях войны. Важное значение таких
наблюдений связано с актуальными историографическими дискуссиями.
Очень примитивная природа
сельских интерьеров, как сообщает диссидент Л. Богораз, также
свидетельствует о том, как, будучи молодой москвичкой, она преподавала
в Калужской области в начале 1950-х годов и часто прощала своей молодой
няне кражу ложек и чашек, поскольку для последних, как и для других
жителей, алюминиевая ложка или стеклянная чаша была роскошью. Это
свидетельство послевоенного сталинизма также применимо к более ранним
десятилетиям. В конце 1920-х годов, комично поднимая этот вопрос,
сатирики Ильф и Петров в своей работе указывали на то, что несмотря на
все попытки определить объект потребления, количество стульев
оставалось неизвестным в статистике, что связывалось с общей
численностью населения Советского Союза. Пропасть между городской и
сельской цивилизацией, выраженная в физическом и культурном плане, была
очевидна. Впоследствии это сосуществование миров, комично описанное в
1920-х, имело драматический эффект в 1940-х годах, где нищета сельского
населения выразилась в жажде военных объектов, в том числе имущества,
одежды и мебели, особенно в контексте участия местного населения в
резне евреев под оккупацией, желая захватить их имущество.
41
Жители города также
принимали участие в обмене скудными пожитками евреев, что становится
литературным тропом, который мы находим в письме, написанном матери
Виктора Штурма, центрального персонажа в книге, когда он говорит
незадолго до своего убийства о поведении соседей в Бердичеве в первые
дни оккупации, когда они охотились на его вещи, захватив даже его
диван, предсказывая его судьбу [84].
Действительно, хотя мать
Штурма, доктор медицинских наук, в этом элементе относительного
комфорта, многие горожане имели только стол и несколько стульев, а
также, возможно, шкаф для одежды. Анна Федоровна Чудова, эвакуированная
на фабрику сладостей в Куйбышев (ныне Самара), где она работала до
войны в качестве посудомойки в больнице Могилева за скромную
ежемесячную зарплату в 100 рублей [85], потеряла шкаф,
«Английский читает», а также пять стульев и стол. Ее
гардероб состоял из пальто, трех платьев, туфель и мелких предметов,
которые она не сочла нужным детализировать. Среди этих вещей пальто
было, безусловно, самым ценным, поскольку оно стоило 15 000 рублей, в
то время как шкаф стоил не более 1000 рублей. Владельцы велосипедов
также воспринимали их как роскошь, сравнивая с мантию, что было
доступно только тем, кто мог позволить себе такой товар [86].
42
Тем
не менее, по мере роста стоимости утраченного имущества, описание
становится более точным, обращая внимание на материальные объекты, а
также значительно расширяя ассортимент мебели, предметов домашнего
обихода, одежды, белья и имущества, связанного с культурной практикой.
Это позволяет увидеть отражение культурности, ставшей популярной в
1930-х годах в лозунгах сталинской речи об образе жизни. Этот термин,
непереводимый на французский язык, обозначает часть немецкой Kultur, то
есть набор знаний и хороших манер, приобретение которых должно было
вывести человека из состояния отсталости, чаще всего ассоциированного с
крестьянством. Культурность в этом контексте воплощалась в материальном
платье, восстанавливая буржуазные способы, тесно связанные с
внутренними вкусами среднего класса европейского девятнадцатого века
[87]. В своих визуальных представлениях для широкой публики, а также
для серьезных статистиков, изучавших бюджеты советских хозяйств, образ
жизни, соответствующий культурности, измерялся в наличии объектов,
символизирующих современный дух и культурный аппетит их владельцев:
велосипедов, камер, радио и патефонов.
43
Другие
объекты, классика, также вновь оказались в горизонте советского
оборудования, такие как фортепиано. Однако в случае старых объектов
возникает вопрос об их происхождении, что связано с проблемами
наследования в сталинском обществе, где буржуазное происхождение
оставалось под строгим контролем, а социальная поддержка таких объектов
была чрезвычайно ограничена, особенно среди новых элит и в контексте
ценностей, поддерживаемых основной частью плана. Если вернуться к
инвентаризации, мы должны учитывать эти маркеры, связанные с уровнем
культурности. И, как ни парадоксально, речь идет о социальной
вселенной, которая отсутствует в официальном описании советского
общества. В отличие от стахановцев на заводах, получающих такой тип
продукции, мы видим профессиональные условия, характеризующиеся высокой
специализацией, но, что еще более гипотетически, исходя из наших
источников, семейные реликвии и практика передачи материалов [88].
44
Без
способности к перестройке конкретных социальных характеристик их
владельцев, запасы позволяют понять что-то другое: контекст этих
«культурных объектов» в сочетании с другими элементами
материальной жизни. Это помогает реконструировать реальную вселенную,
отличную от различных представлений пропаганды, которые историки не
смогут решить до тех пор, пока не будет рассмотрен вопрос
идеологического фильтра. Этот фильтр нельзя игнорировать, так как он
влиял на содержание заявлений. Однако, именно нормативная база,
действующая в отношении этих жертв, не имеет ничего уникального, но мы
можем утверждать, что это отражение искренности регистраций или
гнездования нормативных моделей, где культурность сталинизма будет
представлена как единственный вариант.
45
Во-первых,
если владельцы объектов культуры — это, конечно, члены ученых
профессий, в отличие от работников ручного труда, граница между
городскими и сельскими жизнями иногда кажется неопределенной. Это
отражение провинциального мира позволяет его жителям, включая множество
пейзажей, обходить суровую советскую экономику, поддерживая несколько
голов крупного рогатого скота, овощей или садов. Яков Павлович Козлов,
живший в Калинине (ныне Тверь) перед эвакуацией в Куйбышевскую область,
позаботился о том, чтобы зафиксировать материальный ущерб, который он
понес, не сумев продать из-за оккупации, — продукт своего
вишневого сада, огорода и ульев, вероятно, прилагающихся к дому,
который он владел на окраине города. Среди внушительного списка
утраченного имущества "садовника" было совершенно пианино "Vol'fram
Гросман", а также библиотека из 300 томов, энциклопедии, классическая и
научная литература по русскому языку и математике. Дело в том, что его
инвентаризация, сертифицированная учителем в средней школе того же
города, предполагает, что "садовник" в первую очередь был учителем,
внимательным к своей мебели (грецкий орех и мебель из красного дерева,
зеркало), за его столом (самовар, серебряные столовые приборы, чайный
сервиз на двадцать четыре части, фарфоровая посуда...) и его гардеробу
(пальто из ткани с каракулевым воротником, другое шерстяное пальто с
меховым воротником, в то время как его жена скорбит, среди прочего, два
платья из крепдешина, возможно, сшитые на домашней машине "Зингер").
46
Мы
не знаем, однако, профессию Иефима Савельевича Савина, кроме того, что
место, где он освобождается, — это новый промышленный город в
Ленинградской области, Сланцевые рудники, где он, вместе с другими
членами своей семьи, проводил свободное время между техническим
обслуживанием животноводства (коровы, свиньи, две овцы, два козла, пять
кур, семь роев пчел) и использованием характеристик современной
городской собственности, таких как велосипед, две швейные машины,
граммофон и несколько записей, в то время как дом, в котором он жил,
содержал часы и два зеркала.
47
Тем
не менее, поиск «культурных» объектов в запасах этих
советских граждан, таких как пианино или другие музыкальные
инструменты, а также более новаторские предметы, такие как камеры,
радио или проигрыватели, указывает на стремление к созданию плюшевых
интерьеров, которые можно было бы назвать «буржуазным
социализмом». Эти объекты отличаются от имущества
высокопоставленных чиновников режима, которые жили в комфортных
условиях, полностью обеспеченных государством (и, следовательно, легко
изменяемых в соответствии с чистками и безобразиями) и придерживались
строгой этики, особенно в том, что касалось их бенефициаров,
посвятивших все свои силы строительству социализма и не имеющих, в
принципе, отдыха. В отличие от них, представители профессий с более
высокой зарплатой имели доступ к материальному миру, который отличался
по стилю и разнообразию, включал тонкие материалы и в целом был
утонченным, что только позволило их запасам дать представление о
социальном контексте. Эти имущества рисуют сложные контуры социальной
вселенной высококвалифицированных специалистов, которые, в свою
очередь, критикуют режим, долженствующий «кидать бывших»
(выше) и восстановить старые дореволюционные элиты, пополнившись новыми
кадрами, обученными в советских учреждениях, но всегда с идеологическим
поворотом.
48
Детальная
инвентаризация, составленная Евдокией Самойловной Яновской, жительницей
Днепропетровска перед войной, является хорошим примером выставки без
прикрас её состояния. Женщина признаётся, что перед войной она имела
комфортный ежемесячный доход в 2000 рублей благодаря своей работе
учителем иностранных языков в институте. Она также проводила несколько
часов обучения в других институтах города. Её муж, мастер в области
производства комбайнов на Коксохиме, также имел хорошую жизнь, хотя
точная сумма его вознаграждения не указана. Её мать, преподаватель
вышивки, также внесла свой вклад в жизнь семьи. Дом был трудолюбив и,
как говорит женщина, предназначен для того, чтобы «жить хорошо и
цивилизованно» (она использует термин модный
«культурно», хотя длинный список её имущества
«награбленных немцами» затем совпадает с многими точками
сталинской нормы). Музыка играет важную роль: роскошный рояль,
произведённый в Дрездене, не только служил декоративной функции, но и
полки бамбука из Японии содержат множество опер (Кармен, Фауст, Евгений
Онегин, Русалка), вальсов и мазурок Фридерика Шопена, Франца Листа,
рапсодий, сонат Людвига ван Бетховена, а также альбомы современных
композиторов, цыганских романсов и других каталогов. Граммофон с
английским лейблом имел всего восемь дисков, но некоторые из них были
привезены из-за рубежа. Семейная библиотека включала все произведения
Александра Пушкина, Михаила Лермонтова, Николая Гоголя, Николая
Некрасова, Фёдора Достоевского, Александра Куприна, Льва Толстого,
Генриха Гейне, Иоганна Гёте, Фридриха Шиллера, Ги де Мопассана, а также
руководства и техническую литературу. Мастера картин в доме не было, но
воспроизведения знаменитой картины Ивана Шишкина, подтверждающие
маленькие приключения вкусов. Мебель была разнообразной и включала шкаф
из ореха с зеркалами и резьбой, другой дубовый шкаф, две библиотеки,
роскошный диван из дубовой кожи и корпус зеркала, а также журнальный
столик из красного дерева, дубовый стол в столовой с двенадцатью
стульями, покрытыми искусственной кожей, и двенадцать других стульев из
смешанного дуба и чёрного дерева.
49
Упоминая
этот набор из двенадцати стульев, Евдокия Самойловна невольно, кажется,
делает отсылку к знаменитому сатирическому роману Ильфа и Петрова,
который появился в 1929 году [95], и, следовательно, относится к мебели
Гамба (Gambsova мебель). В действительности, производство известной
фирмы России девятнадцатого века, которая обслуживала состоятельные
семьи, эта мебель в целом, несмотря на разнообразие её линий,
ассоциировалась с стилем Бидермейер (основатель компании был немецкого
происхождения) и, как и стиль Бидермейер, воплощала в себе элитарный
буржуазный комфорт и прочность, больше чем стилистическую смелость.
Дюжина стульев, представленных здесь как единое целое, напоминает о
том, как в романе мебель была рассеяна после революции, и позволяет
отметить печать волнений в представителях высшего общества другого
века, вписывая их в российский контекст. [96] Столовый сервиз и
китайский чайный сервиз на 3-4 человека — это, опять же,
тривиальная деталь, но её значение [97] позволяет нам понять, что
хозяева ожидали много гостей, сервируя еду на кристаллических пластинах
и используя столовые приборы из дорогого серебра. Не менее чем семь
ковров, один из которых французский, но самый роскошный описан как
украинский и греческий, укрывали стены и полы. Французские часы, ещё
один элемент мебели, который, вероятно, не совсем советского
производства, скорее всего, произошли частично из дореволюционных
времён и подчеркивают неортодоксальность и гостеприимство владельцев.
Столик с выгравированным ореховым покрытием и зелёным сукном [98].
50
Запасы мебели в доме
адвоката и его семьи явно несоответствуют тяжелым условиям жизни
большинства советских граждан, включая тех, кто хорошо зарабатывает.
Однако точно узнать пространственную организацию квартиры, к сожалению,
невозможно. Заявление Самуила Моисеевича Экмекчи, юриста и
консультанта, который занимал эту должность до войны, помогает хотя бы
немного понять его ситуацию. Вместе с женой, директором Управления по
социальным и правовым вопросам материнства и детства медицинских услуг,
и двумя детьми они жили в квартире в Николаеве, которая включала жилую
комнату, офис, спальню, детскую, ванную комнату и кухню.
Пара явно придерживалась
более современных культурных практик, как и в предыдущем примере. В их
квартире можно было найти фортепиано Milbach, дубовую библиотеку с 500
книгами, включая литературные и юридические произведения, два
радиоприемника советского производства (Pioner и SI 235), граммофон и
диски 80-х годов. Офис был оборудован пишущей машинкой Ундервуд, и
квартира была подключена к миру через телефон. Также у них была камера
ФРС для фотографирования детей в более естественных позах, а не как в
профессиональных студийных портретах, которые обычно использовались в
советских семейных альбомах. Для развлечений семья использовала бинокль
и регулярно ходила в театры города.
Остальная мебель квартиры
включала диван, два кресла, шесть полуприцепов кресел с обивкой,
круглый стол из красного дерева, люстру из бронзы, бронзовую лампу с
малахитовой базой и шелковым абажуром, персидский ковер. Стены украшали
пять картин и гобеленов, двери были покрыты плюшевой тканью, а шторы
— тюлем. В доме также были хрустальные вазы и маленькие предметы
мебели из красного дерева с инкрустацией из бронзы и хрусталя, которые
могли быть приобретены в антикварном магазине.
Столовая была просторной,
с большим столом и двенадцатью дубовыми стульями с кожаной обивкой.
Также в столовой был дубовый шведский стол с кристальными вставками,
кожаный диван, старые музыкальные часы и люстра из бронзы. В спальне
мебель тоже отличалась от привычной для большинства советских граждан,
которые использовали диван-кровать. Здесь же была кровать, окруженная
туалетным столиком, платяным шкафом из карельской березы, диваном,
двумя креслами и четырьмя бархатными пуфиками. Потолок был украшен
люстрой, а стены — двумя новыми таблицами. В детской комнате,
хотя и было немало мебели, не было ничего, что бы указывало на
предназначенность мебели для водителя и пассажиров.
Ванная комната была с
душем и эмалированной ванной, что завершало впечатление роскоши. Одежда
семьи тоже была элегантной, с тканями на заказ, включая шелк, шерсть и
кимоно. Мужчины носили шелковые пижамы и костюмы из cheviotte, а также
другие высококачественные материалы.
51
Инвентаризация, проведенная
Самуилом Моисеевичем Экмекчи, и подробности, которые она раскрывает,
скорее напоминают сцену западного буржуазного водевиля, чем типичный
советский интерьер, даже среди элиты. Важно отметить, что Самуил
Моисеевич, как и другие, пытается показать, как власть в стране могла
удивить, поскольку в 1930-е годы было вполне возможно существование
определенной свободы для таких слоев общества. Советский режим с
развитыми торговыми сетями позволял такой образ жизни, и, несмотря на
то что это первый случай рассмотрения этих запасов, не было никаких
сомнений, что все эти предметы были получены через крупные суммы,
выгодные сделки или наследие дореволюционной буржуазии.
Это новое чувство
безнаказанности можно объяснить тем, что война дала законность
раскрытию их богатства, поскольку оно было разграблено врагом, и таким
образом они просто добавляли к своей вине. В приведенных примерах
легитимизация такого богатства была вполне достаточной, и особых усилий
не потребовалось, чтобы сообщить о потерянном имуществе или членстве в
соответствующем слое.
52
Тем не менее, другие имеют в
своих показаниях стремление продемонстрировать свою преданность, будь
то реальные или воображаемые. Петр Степанович Давиденко, эвакуированный
из Сум и работавший на заводе в Чирчике, по-видимому, вел до войны
образ жизни намного более благополучный, чем большинство рабочих:
красивые сапоги, кожаное пальто, дорогой твидовый костюм, шелковый
галстук — и карманные часы Omega. Он также проявлял спортивный
интерес, обладая велосипедом, что характерно для Украины, а также
вкусом к современной технике, утверждая, что у него были граммофон и
патефон с соответствующими записями.
Эти вещи не мешали ему
также утверждать свои идеологические взгляды, так как среди сотен книг,
которыми он владел, не менее четверти составляли произведения Ленина.
Показания Соломона
Михайловича Мочковича, эвакуированного уроженца Ростова-на-Дону, были
бы не менее поучительными. Он утверждает, что среди его утрат —
два тома Лермонтова, двенадцать томов Пушкина и полное собрание
сочинений Ленина и Сталина (которые были оценены одинаково). Однако
более трезвым, чем в предыдущем примере, является факт того, что
инженер Ростсельмаша в эвакуации в Ташкенте продолжал коллекционировать
книги, при этом портрет Ленина висел рядом с портретом Сталина. Он
также отметил шелковые платья и костюмы жены, несколько золотых
ювелирных изделий, серебряные карманные часы, хрустальные вазы и
большой чайный сервиз, проявляя интерес и к идеологической литературе
— у него была коллекция из 368 книг, из которых 143 были
политическими произведениями.
Такой образ жизни
демонстрирует в определенной степени соблюдение сталинской доктрины,
согласно которой рабочие и интеллигенты, в том числе инженеры и
техники, должны были избегать буржуазных привычек и, вместо этого,
тратить своё свободное время на идеологическое и техническое развитие
для пользы рабочих масс, находящихся под их руководством.
53
В целом, инвентаризация вряд
ли раскрывает литературные предпочтения или художественные и
музыкальные вкусы её бывших владельцев. Лишь изредка встречаются
упоминания о русской живописи XIX века, которые легко укладываются в
официальную культуру того времени, а также о литературе. Марковна Мария
Герман, эвакуированная из Москвы в Сызрань летом 1941 года, вероятно,
принадлежала к государственным администрациям, активно направленным в
Куйбышев и область. Она упоминает, что оставила за собой три
репродукции художников — Ивана Айвазовского и Архипа Куинджи, а
также полное собрание сочинений Пушкина и Толстого.
С другой стороны, трудно
сказать, что эти книги на самом деле значили для её владельцев.
Упоминаются лишь минимальные сведения об авторах, что вызывает вопросы:
были ли эти «детали» на самом деле несущественными?
Являются ли такие предметы результатом производства времени, или
наоборот, заявители просто боятся раскрывать свои вкусы и намеренно
занижают значение этих объектов? Важно отметить, что несмотря на
роскошь, присутствует заметное чувство стеснения, как это видно из
отсутствия каких-либо ссылок на религиозные объекты в инвентаризации
— значков или других ритуальных предметов.
54
Другим интересным вопросом
является то, как рассматривать инвентаризацию через призму
«культурных объектов», включая предметы иностранного
производства. Мы уже видели примеры таких объектов, как пианино, а
также других современных объектов. Инвентаризация Зиновия Ефимовича и
Татьяны Львовны Фейман, пары из Одессы, эвакуированных в Ташкент,
показывает проникновение иностранных технических объектов в бывшее
советское хозяйство: гоночный велосипед марки «Стир»
оценивается гораздо выше, чем другие предметы, такие как пишущая
машинка «Ундервуд» и проигрыватель марки
«Ремингт», чье имя указывает на высококачественное
зарубежное производство. В списке также присутствуют калькуляторы
(арифмометры), шкафы с измерительными приборами и радиооборудование.
Несмотря на иностранные
товары, культурная вселенная, типичная для русской буржуазии начала XX
века, сохраняется. В библиотеке у пары находится 300 томов знаменитой
энциклопедии Брокгауза и Эфрона, изданной между 1890 и 1906 годами, а
также другие произведения русской классики и книги, изданные Академией
наук. Мы не знаем точно, кто оставил пять картин и акварелей, а также
музыкальные баллы, сопровождающие «высококачественную»
скрипку. У пары также была дача, мебель для которой указана в инвентаре.
Другие элементы
подтверждают, что их дом был отличен от стандартного советского жилища:
например, костюм «английского» фасона и книжный шкаф
«американского» типа. Неясно, обозначают ли эти
прилагательные стиль или страну происхождения. У пары также есть
японский деревянный шкаф, старинный стол, который, похоже, является
музейным экспонатом, и аптечка с деревянной резьбой и инкрустацией из
слоновой кости. Шкафы из дуба также были изготовлены на заказ, что
подтверждает заботу пары о том, чтобы избегать стандартных советских
предмет
55
Эти запасы, возникшие в ходе
войны, раскрывают утраченный мир, который сочетает дореволюционное
прошлое с усвоением современных методов, включая использование
иностранных предметов. Они отображают предпочтения русской буржуазии
XIX века, иногда в сопровождении ссылок на старые, но служебные,
предметы, часть которых была восстановлена в рамках официального
наследия вкусов. Это наследие, в свою очередь, позволяло уменьшить
социальные требования и укрепить принадлежность к новой социальной
среде.
Эти инвентаризации
поднимают множество вопросов, на которые, к сожалению, нет ответов.
Откуда пришли эти объекты? Как, с помощью каких средств, и в какое
время они были приобретены? Как владельцы, пострадавшие от революции,
могли бы воспринимать, что их имущество теперь окажется в такой
позиции? При описании своих запасов, они, вероятно, не могли не думать
о списках товаров, изъятых в предыдущие годы, как это было представлено
в романе Ильфа и Петрова «Двенадцать стульев», который сразу же приобрел популярность в конце 1920-х годов.
Запасы, описанные в
советских следственных комиссиях, несомненно, являются эхом
воображаемых файлов двух сатириков, отражающих реальные регистры того
времени, записывающие и захватывающие имущество, которое было под
охраной новых властей, но которое часто не могло быть открыто
восстановлено, несмотря на официальные усилия.
56
Вопрос о владельцах этих
запасов остается неясным: были ли они частью довоенной элиты, которую
удалось избежать перераспределения в первые дни большевизма, или они
стали счастливыми получателями собственности, или же это были другие
категории? Процесс ареста имущества на самом деле может быть очень
сложным, переходя из рук в руки, на милость властей, декретированных
решений, неформальных обменов, унизительных продаж на блошином рынке
или через «реселлеров», которые нарушали закон, таких как
аукционные дома, например, проходившие на Петровке, бывшем месте
московской элегантности.
В последнем случае Ильф и Петров в своем романе «Двенадцать стульев»
показали знаменитый аукцион, на котором выставили на продажу стулья
бюрократических тел, таких как дирекция по вопросам науки, которые были
выданы после революции. Эти стулья продавались по частям, и покупатели
были весьма разнообразны: от вульгарных инженеров до сатириков без
денег и театральных компаний, ищущих способы перераспределить
собственность. Это можно интерпретировать как социальную трансформацию,
где общественная собственность, оставшаяся после революции, была
перераспределена через новый рынок.
Тема этих продаж, как и
изменение вкусов сталинской эпохи, показывает, что роскошь, возможно,
преувеличена, ожидая компенсации. Это отражает новое понимание
материального комфорта, унаследованного от дореволюционного периода,
который был вдохновлен буржуазной культурой 1930-х годов. Такие
свидетельства показывают, что богатство в Советском Союзе стало более
разнообразным, и теперь это богатство признается и законным в новом
контексте.
57
Тем не менее, моральные
изменения Сталина были не такими значительными, как и его отношение к
запасам. Эти запасы, отклоняющиеся от стандартов, также отражают
стратегии реального сохранения и приобретения, осторожно размещенные в
частных пространствах до войны и в дальнейшем оформленные как архивы,
связанные с товаром бывшего Старгорода, который стал квинтэссенцией
русской провинции. Как выразились Ильф и Петров, эти архивы были
"настоящим зеркалом жизни", что означало, что этот мир не исчез, а был
преобразован революцией.
Точно так же
амбивалентность запасов высшего общества Старгорода выражала эмоции,
связанные с прошлым, которое было одновременно отвергнуто и
восхваляемо. Советский архивариус, вероятно, воспринимал общественный
порядок как заземленный, несмотря на похоть главных героев. Вероятно,
это было воспроизведено в 1940 году: гордость за утраченные объекты и
ценности прошлого, но также чувство, что какие-то тайные ценности,
несмотря на революцию, могли быть сохранены, несмотря на процесс
конфискации во время войны. Для некоторых, особенно еврейских семей,
антисемитский климат, который развивался в эвакуации, мог подтолкнуть
их к регистрации своих владений в советских списках, так как понимание,
что их имущество будет трудно вернуть после гипотетического возвращения
домой.
58
Сорок
лет после войны И. Бродский пытался вернуть свои впечатления, возникшие
из первых встреч с иностранными объектами, однако он также повторил
общий личный опыт многих советских граждан, построенный с течением
времени. В результате исчезли точные обстоятельства и различные
способы, с помощью которых эти объекты вошли в их мир, если они
когда-либо знали их происхождение. Трогательное воскрешение образа
мальчика — также еврейского — который, оказавшись в
блокадном Ленинграде, впервые ощутил запах солонины, ассоциированный с
мучениками войны, пережившими Холокост и не получившими помощи от
американских благотворительных организаций. Пламя воспоминаний
разгорается, когда поэт вспоминает образ Зары Леандер, звезды
нацистской киноиндустрии, которая обнаружила, что кинопоказы трофеев на
советских экранах в 1940-х годах умалчивали о судьбе немецких женщин,
которых встречали покорители Красной Армии. Что касается дисков,
привезенных из Шанхая, на которых семья Бродского слушала оперы,
фокстроты и танго, то остается сомнительным, насколько их репертуар не
был похож на тот, который до войны слушали эвакуированные из Одессы или
других советских городов на своих граммофонах.
59
Сорок
лет после войны И. Бродский пытался вернуть свои впечатления, возникшие
из первых встреч с иностранными объектами, однако он также повторил
общий личный опыт многих советских граждан, построенный с течением
времени. В результате исчезли точные обстоятельства и различные
способы, с помощью которых эти объекты вошли в их мир, если они
когда-либо знали их происхождение. Трогательное воскрешение образа
мальчика — также еврейского — который, оказавшись в
блокадном Ленинграде, впервые ощутил запах солонины, ассоциированный с
мучениками войны, пережившими Холокост и не получившими помощи от
американских благотворительных организаций. Пламя воспоминаний
разгорается, когда поэт вспоминает образ Зары Леандер, звезды
нацистской киноиндустрии, которая обнаружила, что кинопоказы трофеев на
советских экранах в 1940-х годах умалчивали о судьбе немецких женщин,
которых встречали покорители Красной Армии. Что касается дисков,
привезенных из Шанхая, на которых семья Бродского слушала оперы,
фокстроты и танго, то остается сомнительным, насколько их репертуар не
был похож на тот, который до войны слушали эвакуированные из Одессы или
других советских городов на своих граммофонах.
60
Одержимость
вокруг объектов, управляемых войной, и интенсивное движение этих
предметов было проблематично для сталинского руководства, которое, с
одной стороны, стремилось утвердить наследие советских граждан, вызвав
интерес к компенсации и демонстрируя большую самоуспокоенность по
отношению к владению иностранной собственностью, а с другой стороны, не
смогло победить достаточно суровые моральные последствия, которые могли
наступить в любой момент в Советском Союзе. Эти же роскоши могли, таким
образом, в зависимости от контекста, стать маркерами заслуг и таланта
советского специалиста, награды элиты армии, но и признаками наличия
коррупции, что указывает на амбивалентность по отношению к обилию и
комфорту, которые стали неотъемлемыми атрибутами режима до его падения.
61
В
советском контексте объекты войны, таким образом, играют ключевую роль
в квалификации личной собственности, доступа, комфорта, качества
материалов или эстетических решений. Тем не менее, строгость, присущая
большевистскому проекту, заключается в том, что эти ограничения, если
они и могли развиваться, не могли быть уничтожены. Маркировка,
оставленная на советской материальной цивилизации, которая может
проявляться в любом из объектов, включая импортные, и поддерживаемая
через особенности их поиска и потребления, а также готовность
государства контролировать их распределение, оставалась относительно
неизменной на протяжении десятилетий и исчезла лишь с концом коммунизма.
Примечания
Я
благодарю за их решающую помощью Жюльетт Cadiot, Франсуа-Ксавье
Nérard Габор Rittersporn, Брэндон Шехтер и Пол Шор. [1]
Иосиф
Бродский, "Трофеи войны" О скорби и разуме: эссе, Нью-Йорк, Фаррар,
Straus и Жиру, 1995, стр. 3-21. [2]
-
На пропитки послесталинскую советского общества по западного
производства см Лариса Захарова, платье для Совета. Мода
и оттепель в изданиях СССР, Париж, CNRS, 2011; Алексей
Юрчак, все было Forever, пока он был не более: последнего советского
поколения, Принстон / Оксфорд, Princeton University Press, 2006; Сергей
Иванович Жук, Рок-н-ролл в ракетном Город: Запад, идентичность и
идеология в Советском Днепропетровске, 1960-1985, Вашингтон / Балтимор,
США Вудро Вильсона-центр Пресс-/ The Johns Hopkins University Press,
2010. [3]
-
Объекты из-за рубежа на "пользу" войны, Вере С. Данхэм В сталинской
Время: среднему классу ценностей в советской фантастики, Кембридж,
Cambridge University Press, 1976, который через чтение произведений фантастика
опубликован в 1940 году, продемонстрировала, как в конце войны,
сталинское руководство создал подлинный договор с широким слоем
советского общества путем восстановления поиски материальных благ,
предназначенных как справедливого вознаграждения жертвы
и усилия, но и его политическая преданность. Тем
не менее, наш подход значительно отличается от того, здесь литературных
текстов, часто непреодолимым свидетельством реалий эпохи, но и их общее
восприятие, также должны быть включены в качестве компонентов
воображения писателей и актеров источников "первичный",
что само по себе не повествование. [4]
-
Среди обширной литературы по ограбления еврейской собственности и формы
реституции и компенсации, см Мартин Дин, грабят евреев: конфискации
еврейского имущества во время Холокоста, 1933-1945, Кембридж, Cambridge
University Press, 2008 ; Константин
и Филипп Goschler THER (ред.), Raub унд реституции. "Arisierung"
унд Rückerstattung из jüdischen Eigentums в Европе,
Франкфурт-на-Майне, Fischer Taschenbuch Verlag, 2003; Никаких
особых "Spoliations в Европе," История Обзор Холокоста, 186, 2007. В
случае евреев во Франции, среди многих публикаций, которые следовали за
работу Комиссии Маттеоли (Антуан Прост, Реми Skoutelsky и Соня Этьен ,
экономический ариизации и возвраты, Париж, французский Документация,
2000), см Таль Bruttmann, грабеж и экономическая ариизации в д'Изер,
1940- 1944, Гренобль, Гренобль University Press, 2010; Лоран DOUZOU,
летающие евреи. Лион,
1940-1944, Париж, Hachette литература, 2002; Флоран LE
BOT, реакционная завод. Антисемитизм,
грабеж и корпоративизм в коже, 1930-1950, Париж, Прессы де Sciences Po,
2007. вопрос о компенсации получили жертв гораздо менее изучены. Для
вех, обратите особое внимание на Даниэль Волдман, реконструкция городов
Франции с 1940 по 1954 История политики, Париже, L'Harmattan, 1997. [5]
-
Джессика Reinisch "Интернационализм в Рельеф: Рождение (и смерти)
UNRRA", в М. Мазовер Reinisch J. и Д. Фельдман (ред.), специальные No.
"послевоенного восстановления в Европе: международные перспективы, 1945
-1949
", прошлое и настоящее Специальное приложение, 6, 2011, стр. 258-289; Лаура
HOBSON Форе, "Еврейский План Маршалла: Американский еврейский
присутствие во Франции после Холокоста, 1944-1954", диссертация, EHESS,
Париж, 2009. [6]
-
Софи COEURÉ, La ограблению памяти. Архивы
французский нацистской военной добычи и Советская, с 1940 по
сегодняшний день, Париж, Payot, 2007; Александр
Винсент и SUMPF LANIOL (ред.), Судороги, грабеж и возвраты. Архивы
и библиотеки в ХХ веке, Ренн, PUR, 2012. [7]
-
Жан-Марк Дрейфус и Сара Дженсбергер, лагеря в Париже. Аустерлиц,
Левитан, Бассано, июль 1943 года августе 1944 года в Париже, Fayard,
2003; Аннет
WIEVIORKA, рейдерство квартиры и компенсации, в Париже, французы
Документации 2000. [8]
Джули
Хесслер, Социальная история советской торговли: торговля Политика,
розничная практики и потребления, 1917-1953, Принстонский / Оксфорд,
Princeton University Press, 2004; Льюис
Г. Сигельбаум, Границы социализма: в частной сферах Советской России в
Нью-Йорке, Весь мир, 2006; Марина
и Евгений Балина Добренко (ред.), Окаменелый Утопия: Счастье советский
стиль, Лондон, Гимн Пресс, 2009; Кроули
Дэвид и Сьюзан Рид (ред.), Удовольствий социализма: отдых и роскошь
восточного блока, Эванстон, Северо-Западного университета, 2010. [9]
-
60% в 1943 году в соответствии с Эдвард Картер, Государственного архива
Российской Федерации (Gosudarstvennyj архива Славы Rossijskoj
ФЕДЕРАЦИИ, далее ГАРФ) средств 8581, опись (далее ф.) (Далее цит.) 2
файл (далее d.) 59 листов (далее). 75. [10]
- ГАРФ, ф. 5283, оп. 2а, б. 21,
л. 81, 86, 95
и д. 44, л. 127. Семейные
истоки Gruliev, России и еврейская часть, предложить языковые навыки,
позволяющие ему двигаться как минимум в советские реалии и
чувствительности к положению евреев на территории СССР. Тем
не менее, его отношение тоже нажав устойчивых неудобства советских
чиновников. [11]
- ГАРФ, ф. 5283, оп. 2а, б. 21,
л. 79-79v,
86 и 92-93. Эвакуированные
евреи также являются предметом заявок на Gruliev, кто интересуется о
своей ситуации в Саратовской области, для которой русский Война помощи
(СПО) готовится пакет помощи, там же. Л. 79- 79v (июль 1944 г.). [12]
-
В проекте в августе 1945 года Владимир Кеменов, президент
Pan-советского общества культурного сближения между СССР и за рубежом
(zagranicej Vsesojuznoe Obščestvo Kul'turnoj Sviazi с, ВОКС)
обеспечивает комиссар иностранных дел Картер,
чтобы посетить, кроме местного склады RWr детских домов и бенефициаров
его помощи, знаковые места официального представления, в то время
мученичества города, которые были план реконструкции города в
сопровождении Главный
архитектор, выставка "Ленинградский обороны" и императорские дворцы
опустошили область. Другим
признаком значение, придаваемое American Host и роли официального
визита в стадии реализации судьбе советского Ленинграда, он также
включает в себя встречу с первым секретарем партии Петр Попков, который
возглавлял город Во время осады ГАРФ, ф. 5283, оп. 2а, б. 44,
л. 126.
сталинского здания официальной памяти осады Ленинграда, см Лиза А.
Киршенбаум, наследие блокады Ленинграда, 1941-1995: мифы, воспоминания,
и памятники, Нью-Йорк, Cambridge University Press, 2006. [13]
- ГАРФ, ф. 5283, оп. 2а, б. 44,
л. 148-152. [14]
-
Шимон Редлих, и национализм Пропаганда во время войны России: еврейские
антифашистского комитета в СССР, 1941-1948, Боулдер,
Восточно-Европейской Quarterly, 1982; Карел
C. Berkhoff, Родина в опасности: советская пропаганда во время Второй
мировой войны, Кембридж, Harvard University Press, 2012. [15]
-
То есть, этнической принадлежности, в соответствии с советской лексики
и категорий. [16]
Mordehaj
ALTŠULER, Ицхак Арад Smuel Краковский, Советские Евреи Pisut
Il'e Erenburgu 1943-1966, Иерусалим, Яд ва-Шем, 1993, стр. 140-142
и 222, письмо от 22 июля 1944 года автор письма говорит сама специфика
о судьбе евреев во время оккупации, которые намекают, через фигур еще
неопределенных несчастных случаев :
из 200 000 евреев до войны, он оценивает в 200 Число тех, кто, подобно
ему, смогли вернуться. О
дискриминации в отношении оставшихся в живых Одесса гетто в
распределении США пожертвований, смотрите также письмо Татьяна
Мироновна Шапиро, в июле 1944 года, там же., П. 143-144. [17]
-
Геннадий Vasil'evic Костырченко, Gosudarstvennyj antisemitizm в СССР ОТ
Накала сделать kul'minacii, 1938-1953, Москва, Meždunarodnyj фон
"Demokratija" / Материк, 2005, стр. 52-57 (июнь 1944 г.); Шимон
Редлих, Evrejskij antifašistskij КОМИТЕТ в СССР 1941-1948. Dokumentirovannaja
istorija, Москва, Meždunarodnye otnošenija, 1996, стр. 123-125 (ноябрь 1944 г.). [18]
-
На обновления, для открытия архивов, этот старый вопрос, и до сих пор
спорят см Геннадий Vasil'evic Костырченко, Tajnaja и политика Сталина. Власти
"я antisemitizm, Москва, Meždunaronye otnošenija, 2003, и
Дэвид Бранденбергер," Сталина последним преступлением? Недавние
исследования на Послевоенный советский антисемитизм и врачей земля
"Критика: Исследования по России и евразийской истории, 6-1, 2005, стр.
187-204. [19]
-.
Георгий Федорович Александров, глава пропагандистского промышленности в
ЦК, октябрь 1945 года, Š. Редлих,
Evrejskij antifašistskij КОМИТЕТ ..., оп. соч., стр. 130.
Он автор записки о Советском мире искусства от 17 августа 1942 года,
который считается одним из первых явных проявлений государственного
антисемитизма в Советском Союзе. Суммарная
оценка 19 февраля 1947 Григорий Шумейко, начальник области внешней
политики ЦК, Андрей Жданов, о просьбе еврейских иммигрантов из Украины,
чтобы установить прямые контакты с еврейскими общинами Украины , там же., стр. 135.
См GV Костырченко, Tajnaja Politika Сталина ..., оп. соч.,
и Лоран RUCKER, Сталин, Израиль и евреи, Париж, ППУ, 2001. [20]
- С. Редлих,
Evrejskij antifašistskij КОМИТЕТ ..., оп. соч., стр. 120.
В случае поляков, см Кэтрин Гассефф "" Kto NAS, КТО сделать NAS. Теория
и практика гражданства против покоренных народов. Дело
поляков в СССР, 1939-1946 "Cahiers Русского мира, 44-2 / 3, 2003,
стр. 519-558; на
армян, см Клэр Мурадян, "иммиграция армян диаспоры в Армянской ССР,
1946-1962," Cahiers русского мира, 20-1, 1979, стр. 79-110. [21]
- С. Редлих,
Evrejskij antifašistskij КОМИТЕТ ..., оп. соч., стр. 115-116. [22]
-
Попытки Еврейского антифашистского комитета, чтобы оправдать ожидания
своих зарубежных корреспондентов, смотри, в частности списки имен
советских евреев бежали в разных населенных пунктах, Комитет направил
за границу в 1944 году, который будет частью обвинений, выдвинутых
против него после -guerre,
ГАРФ, ф. 8114, оп. 1 d. 973. [23]
-
Это объясняет наличие многочисленных работах по этому вопросу помощи в
архивах Комитета провел ГАРФ, чьи файлы были тщательно отобраны
Министерством государственной безопасности (Министерство с
государственным безопасности), и многие переведенные
документы (в том числе идиш) и / или скопировать. Это
то, что Абакумов подробно описаны в записке от 4 декабря 1950 года, в
котором он цитирует в письме конкретного Михоэлса в 28 октября 1944,
который осудил безразличие советского Красного Креста против евреев в
его распределении помощь
из-за рубежа, Г. В. Костырченко, Gosudarstvennyj antisemitizm ..., оп. соч., стр. 139-147. Любопытно,
что эта знаменитое письмо Михоэлс, упоминается как проект в примечании
Абакумова, доступен в архивах Комитета в его окончательной версии,
полученной Молотова и аннотированный его собственной рукой 29 октября
1944, точнее из "Заверенная копия"
Š. Редлих,
Evrejskij antifašistskij КОМИТЕТ ..., оп. соч., стр. 122. [24]
-
Ренессанс способствовало новым законодательством и климатом большей
терпимости, которые обычно преуспевал конфессий, представленных на
территории Советского Союза. Яков
ro'i (ред.), Евреи и еврейская жизнь в России и Советского Союза,
Ilford / Portland, Ф. Cass, 1995. [25]
(Ред.)
Яков ro'i, "Реконструкция еврейских общин в СССР, 1944- 1947," в D.
Bankier, евреи возвращаются: Возвращение евреев в странах их
происхождения после Второй мировой войны, Иерусалим / Нью-Йорк,
Яд Вашем / Berghahn Книги, 2005, стр. 186-205, особенно с. 196-197. [26]
- ГАРФ, ф. 6991, оп. 3 d. 28,
л. 227. [27]
-
Вениамин Fedorovič Зима, Голод в СССР 1946-1947 godov. Proishoždenie
я posledstvija, Льюистон, Эдвин Меллен Press, 1999, стр. 146.
Смотрите также Джордж WOODBRIDGE (ред.), UNRRA: История Администрации
помощи и восстановления Объединенных Наций, Нью-Йорк, Columbia
University Press, 1950, 3 тт. [28]
-
J. Reinisch "Интернационализм с облегчением ...", ст. соч. Продовольственная
помощь республикам Беларуси и Украины соответственно составили 49% и
53% помощи, направленного UNRRA эквивалент в долларах США, то пришел
оборудование для реконструкции (29 и 28%), с
помощью одежды, текстиль, обувь (11,5 и 9%), оборудование для сельского
хозяйства реконструкции (9%) и медицинского оборудования (1,6 и 1,3%),
WOODBRIDGE Г. (ред.), UNRRA
..., оп. соч., т. 2, стр. 250. [29]
-
UNRRA, экономического восстановления в Украине, оперативного анализа
Документы, 39, 1947, стр. 68
и 72; Id.,
Экономическому восстановлению в Белоруссии, оперативный анализ
документов, 48, 1947, с. 42
и стр. 49, п. 2.
Согласно этому докладу, 70% продуктов питания, продаваемых в этих
магазинах в Беларуси весной и летом 1946 пришел из UNRRA даже если
советское правительство не подтвердило эту цифру. Другие
источники питания, в которых активы UNRRA не были проданы были
знаменитые магазины поставки местный газовый где продаются предметы
роскоши Не нормируется по доступным ценам только привилегированным
советского общества и
коллективные фермерские рынки, значительно более демократичным
посещаемости, но цены были также несравнимо выше, чем те, нормированных
товаров, проданных в государственных магазинах. На
советской распределительной системы послевоенного смотри J. Хесслер,
социальной истории советской торговли ..., соч. соч. [30]
-
UNRRA, экономического восстановления в Украине, соч. соч., стр. 77-78; Id.,
Восстановлению экономики в Республике Беларусь, соч. соч., стр. 53-54. [31]
-
Тимоти Джонстон, Существо Советский: Идентичность, по слухам, и быт при
Сталине, 1939-1953, Oxford, Oxford University Press, 2011, стр. 95-97,
которые, однако, не учитывает повсеместно отчеты zagraničnye podarki в
советских 1940-х годов. [32]
- ГАРФ, ф. 9501, оп. 5 d. 315,
л. 2-2v. [33]
-
"Мы и другие задержанные, мы услышали из этих даров границей, которые
были в смятении чувств лагерного начальства [...]. В
списках, мы обозначили эти чудеса шерсть под названием "секонд-хенда",
который был намного более выразительным, понятно, что "использовать"
или неясные инициалы, такие как E / U (используются), что понятны
для лагеря человека »Варлама Шаламова," аренда-Ready
"Колымские рассказы, Lagrasse Вердье, 2003, с. 506. [34]
-
Советская žizn ", 1945-1953, Москва, РОССПЭН, 2003, стр. 83-88. По-видимому,
заключенные ГУЛАГа были также известно стать жертвами алчности местных
руководителей: "Портные носить вязать свитер и подержанные перемычки
полученная от другой стороны океана для заключенных Колыма
согнали женщинами Магаданской генералов, которые не смогли вступить в
бой ", В. Шаламов," лизинг-Ready ", соч. соч., стр. 507. [35]
-
Русский государственный архив социально-политической истории
(Российский gosudarstvennyj архива Славы social'no-političeskoj
истории, далее РГАСПИ) е. 17,
оп. 122, d. 139, л. 83-92. [36]
-
Отсутствие признания российской историографии и, более общо,
российского общества о поведении солдат Красной Армии в Германии, см
Олега Будницкий, "Интеллигенция Соответствует врага: образование в
советских офицеров побежденной
Германии 1945 "Критика: Исследования в российской и евразийской
истории, 10-3, 2009, стр. 629-682,
стр. 635 кв. [37]
-
Норман М. Наймарк, русские в Германии: История советской зоны
оккупации, 1945-1949, Кембридж, Harvard University Press, 1995; Кристиан
Ungvary, Будапештская операция: 100 дней во Второй мировой войне,
Нью-Хейвен, Йельский University Press, 2005. [38]
См
письмо от солдата Красной Армии, бывший колхоз приехал в Восточной
Пруссии: "Они взяли скот лучших хозяйств в Европе. Их
овцы лучше России Merino, а магазины завалены товарами всех фабрик и
заводов в Европе. В
ближайшем будущем эти товары появятся в российских магазинах, и это
будет наш трофей, "Екатерина Мерридейл, воины от холода. Жизнь
и смерть солдат Красной Армии, 1939-1945, Париж, Fayard, [2006] 2012,
р. 345. [39]
- РГВА F. 32900, оп. 1 d. 458,
л. 42-42v,
94-95, 98 и 112-116. [40]
-
О. Будницкий, "Интеллигенция встречает врага ...", ст. соч., стр. 633. [41]
-
"Никаких угрызений совести не было в порядке. Сегодня
ветераны говорить без малейшего смущения, как будто они описали продажи
гаража (СИК) особенно интересным. Получите
то, что он был лучшим доказали, что находчивы, мы заботились о своей
семье, и мы были в состоянии противостоять новым монстром, капитализм
", С. Мерридейл, воинов от холода. .., оп. соч., стр. 370. [42]
-
Редактирование который был предметом знаменитой Евгений Халдей фото
показывая солдат в Красной Армии достигли вершины рейхстага, плечо
проведения советский флаг был первоначально украшены несколькими
часами, не идя против эта
идея толерантности, но вместо этого показывает, как эта практика была
достаточно распространенной, что Халдей, выбрав свою модель, не замечая
до впоследствии, что деталь. [43]
-
Выйдя из подвала, где она нашла убежище при прибытии русских, Berliner
описывает один из своих первых видениях захватчика, прежде чем
подвергнуться многократном изнасиловании спустя несколько часов: "На
полу, Россияне
оседлала недавно украденные велосипеды. Каждый
из них научиться катиться, также проводятся жесткой в седлах, как
Суси, женского шимпанзе зоопарка, и ударил деревья, то хихикать, как
дети, "Женщина в Берлине. Журнал,
20 апреля по 22 июня 1945 года, [2002] 2006 автор этой газеты любит
подчеркнуть эту амбивалентность. Смотрите
также автобиографическое повествование о Шандор Marai на началах
советской оккупации Венгрии, воспоминания о Венгрии, Париже, Альбина
Мишель, [1972] 2004, и его роман освобождения, написанных в конце осады
Будапешта, но, публикуемых в посмертно,
Париж, Альбин Мишель, [2000], 2007. [44]
-
Владимир Гельфанд Deutschland-Tagebuch, 1945-1946. Aufzeichnungen
eines Rotarmisten, Берлин, AUFBAU-Verlag, 2005, с. 78-82. Этот
вид сцены стал топос в описании советского блага в отношении немецкого
слабого пола стали стесняться. [45]
-
Первые советские камеры были так редки, как мифический, поскольку
продукты в модельной колонии для детей-сирот (besprizorniki) имени
Феликса Дзержинского. ФРС-1
появился в 1934 году и были произведены в размере одного процента 500
жителей в 1937 году фотографический материал был одинаково дефицит и
дорого, что делает любительский практику особенно ограничены до 1950-х
годов, И. NARSKIJ, Fotokartočka на Pamjat " :
semejnye истории, fotografičeskie poslanija я Советское детство
(avtobio-istoriografičeskij роман), Челябинск, enciklopedija, 2008,
стр. 317-318. [46]
-
Значительно взгляд современного российского общества, в том числе
интеллигенции, в этом аспекте войны, первый групповой фотографии из
трех детей героя недавнего романа, полученные с помощью старого патриот
военный врач, держит "превосходный
камера трофей", который показывает, в частных дореволюционных вкусные
способами, Людмила ULICKAJA, Зеленый Sater, Москва, Эксмо, 2011, с. 22-25. [47]
-
В. Гельфанд Deutschland-Tagebuch ..., оп. соч., стр. 205, 14 января 1946. [48]
- Там же. С. 267 22 мая 1946 года, и р. 302,
27 августа 1946 года По иронии судьбы, это, вероятно, в мае 1946 года
во время его присутствия в польской семье культивированный родным для
областях, аннексированных Советским Союзом, он делает это обучение,
Ibid., P. 308,
11 сентября 1946. [49]
-
В. Гельфанд Deutschland-Tagebuch ..., оп. соч., стр. 306, 6 сентября 1946 года и
п. 308,
7 сентября 1946 года размещение фотографии эхо практику лучше известно,
и, вероятно, гораздо более широкое распространение, немецкие солдаты в
оккупированной территории, фотографируя девушек, а также сцены зверств.
Тем
не менее, это, кажется, не читать газету, В. Гельфанд пытался
сфотографировать следы войны. [50]
- Там же. С. 269,
письмо его матери 27 мая 1946 года Нет сомнения, В. Гельфанд был он
предрасположенностей: трудно нарисовать портрет специалистов, передает
многие из его выстрелов, чтобы его мать и другие соответствующие. Кроме
того, он покрывает стены своей комнаты в Германии фотографий
приобретенных или восстановлены. [51]
-.
В дополнение к коммунальные одежды, мать из-под контроля W. Гельфанда
передает его на приемник радио, там же, стр 181, письмо от 15
ноября 1945 года. [52]
-
Павел Николаевич KNYŠEWSKIJ, Moskaus Beute. Wie
Vermögen, Kulturgüter Intelligenz унд нач Deutschland
1945aus geraubt wurden, Мюнхен, Olzog Verlag, 1995. [53]
-
О. Будницкий, "Интеллигенция встречает врага ...", ст. соч., стр. 655.
На упаковке отправки безумие немцами во время оккупации, в том числе из
СССР и, в частности Украины, см Götz Aly, как Гитлер купил
немцев. Третий
Рейх, диктатура служения народу, Париж, Фламмарион, 1995. [54]
-
В. Гельфанд Deutschland-Tagebuch ..., оп. соч., стр. 180
W. Гельфанд письмо его матери от 15 ноября 1945 года, когда она просит
его не отправлять почту от его рабочем месте, особенно когда дело
доходит до упаковки. [56]
-
Марк Edele, советские ветераны Второй мировой войны: Народное движение
в году авторитарном обществе 1941-1991, Oxford, Oxford University
Press, 2008, стр. 30.
Более скромно, В. Гельфанд покинул Германию с десятью чемоданами
"маленьких, но тяжелых" и две сумки, В. Гельфанд, Deutschland-Tagebuch
..., соч. соч., стр. 312, 26 сентября 1946. [57]
-
В. Гельфанд Deutschland-Tagebuch ..., оп. соч., стр. 204-205 14 января 1946
года, и р. 211,
21 января 1946. [58]
- Там же. С. 176-177, 6 ноября 1945 года. [59]
-
С. Н. KNYŠEWSKIJ, Moskaus Beute ..., оп. соч. [60]
-
Павел Николаевич KNYŠEWSKIJ, Dobyča: Тайны germanskih
reparacii, Москва, Soratnik, 1994, стр. 120-121. [61]
-
В. Гельфанд Deutschland-Tagebuch ..., оп. соч., стр. 218,
письмо его матери на 26 января 1946: покупка
«хорошей» приемника Rohren пять лампы 4000 марок ;.
р. 280,
23 июня 1946: радио оценивается в 2 000 знаков, которые торгуют против
двух костюмов; р. 300, свидетельство
о 28 августа 1946. [62]
-
Валери Познер, "судьба пленок трофеев, захваченных советскими войсками
во время Второй мировой войны", в А. SUMPF LANIOL и V., судороги,
грабеж и возвраты ..., оп (ред.). соч., стр. 147-164. [64]
-
Джулиан Fürst, Сталина последнего поколения: Советский
Послевоенное молодежи и Появление развитого социализма, Oxford, Oxford
University Press, 2010, особенно р. 200-249. [65]
-
Г-н Edele, советские ветераны Второй мировой войны ..., оп. соч., стр. 91. [66]
- ГАРФ, ф. 5446, оп. 49а, d. 467, л. 12-18.
О
политике репараций, см Йорг FISCH, Reparationen нах дем Zweiten
Weltkrieg, Мюнхен, CH Beck, 1992. [67]
- ГАРФ, ф. 5446, оп. 49а, d. 2848, л. 1-3,
спасибо Жюльетт Cadiot чтобы рассказать мне это. На
участие официальные торговые представители заявляют, черный рынок, как
фигура инвариантной операции советской экономики, см Тамара
Кондратьева, "Люди материально ответственных под социалистической
собственности", в Т. Кондратьева (ред.), Советы. Мощность,
режимы, Париж, Les художественную литературу, 2011, стр. 113-130. [68]
-.
На личном участии Сталина в сокращении Пономаренко власти во главе
Беларуси посредством назначения Гусарова годом ранее, 27 февраля 1947
года, см Олег Владимирович HLEVNJUK др Политбюро CK ВКП ( б)
я ministrov Sovet СССР, 1945- 1953, Москва, РОССПЭН, 2002, стр. 47, п. 1. [69]
-
Белорусские лидеры также осудили за утечки государственных ресурсов,
которые будут строить частные дома, демонстрируя такое же отсутствие
интереса к несчастью своих граждан, многие из которых вынуждены жить в
хижинах под землей и те же грабли усиления,
некоторые хвалят или перепродажи "спекулятивной» цене. [70]
- ГАРФ, ф. 8131, оп. 37 d. 3187,
л. 17,
Доклад этаже Николаевской области (текущий Николаев), апрель 1946. [71]
-
Об этом «военной службы», см Никита Петров, Pervyj
predsedatel "КГБ Иван Серов, Москва, Материк, 2005. Если не указано,
вся информация об этом случае из книги. [72]
-
Для защиты Серов обвинил ее в том, был Абакумов повернуть доставку по
Москве двадцать вагонов трофеев в то время как война была еще в полном
разгаре, и чартерный самолет с товарами трофеев в сторону только что
выпустили Крыму. Тем
не менее, менее старший признался, Сиднев использования самолетного
SVAG или Серова, необходимое для транспортировки его в изобилии и
Ленинградской предоставить свою квартиру. Смотрите
также повторное использование воздушных судов белорусских регулярных
линий, а также Пономаренко личного самолета, чтобы принести в Минске
несколько тонн ковров и других ценных активов, РГАСПИ F. 17, оп. 122, d. 308, л. 92. [73]
-
Константин Акинша и Григорий Козлов, Красивый Лут: Советский Хищение
художественных ценностей Европы, Нью-Йорк, Random House, 1995; П. Н.
KNYŠEWSKIJ, Moskaus Beute ..., оп. соч. ;
Маргарита
С. Zinic, Pohiščennye sokrovišča:
Vývoz nacistami rossijskih kul'turnyh tsennostej, Москва,
Ин-т истории побежал Rossijskoj 2003. [74]
- ГАРФ, ф. 5446, оп. 49а, d. 243, л. 38-39 и 51. [75]
-
Тем не менее, три человека арестованы в связи с тем же делу были
оправданы на суде в октябре 1951 г., после более чем трех с половиной
лет лишения свободы привели одну из них в психиатрических служб в
тюрьмах , [76]
-
Дело в том, что эти два мужчины используют тот же аргумент может быть
объяснено их близости, но тема «мещанской болото"
(obyvatel'skoe Болото) является троп большевистской морализаторства. [77]
-
Осокина, Золото DLJA industrializacii "Торгсин", Москва, РОССПЭН, 2009,
особенно р. 83-102
и 118-146. [78]
-
"Просто минуту пистолет отрезал: лед исчез, витрины и табуретки исчез,
ковер рассеянной в воздухе, и занавес. Последний
исчезнуть был огромная куча старых платьев и старые ботинки, и сцена
вновь стал Старк, пустой, и наг ", Михаил Булгаков, Мастер и Маргарита,
пер. C.
Ligny, Париж, Р. Лаффонт, [1968] 2012, р. 242. [79]
- Там же. С. 291-305. [80]
-
Многие запасы, проанализированные здесь были написаны эвакуированных в
начале войны на Урале и в Центральной Азии. Особые
отношения, что эти люди могли говорить с своим имуществом по нескольким
причинам. Оставив
позади большую часть своего имущества, они могли только представить
себе худшего, а именно их исчезновение в полном объеме, а не только
из-за врага. Вопрос
инвентаризации и сохранению собственного имущества, оставленный
эвакуированных привели с начала войны в серии указов, чтобы защитить их
от накопления недобросовестными соседями ГАРФ, ф. 5446, оп. 43а, d. 6328.
В действительности, ситуация была еще более запутанной. Эвакуированные
принадлежал многим из советской элиты, так и среди своего народа
еврейского происхождения были вдвойне обеспокоены судьбой своего
наследия. О
социальной профиль эвакуированных и их опыт войны, см Ребекка Мэнли,
Ташкентского железнодорожного вокзала: Эвакуация и выживание в
Советском Союзе в войне, Итаки, Cornell University Press, 2009. [81]
-
Натали монах ", комиссия по расследованию военных преступлений
советского нацистских между отвоевание территории, пишет историю войны
и дружинников использует" Общественное движение, 222-1, 2008, стр. 81-109. [82]
-
С. Vaissié, Россия: женщина в раздорах ..., оп. соч., стр. 61-62. [83]
-
"Если мы пренебрегаем девяносто миллионов крестьян, которые
предпочитают стулья деревянные скамейки или земли и опорных балок и
крыши - на восток - изношенные ковры, то, Тем
не менее пятьдесят три миллиона мужчин, которые видят стулья в качестве
основных элементов ", Илья Ievgeni Ильф и Петров, Двенадцать стульев,
пер. А.
Préchac, Париж, Paragon, [1929] 2002, р. 148. [84]
-
Василий Гроссман, Жизнь и Судьба, в творчестве, в Париже, Р. Laffont,
2006, с. 58-59. [85]
-
Средняя зарплата работника в 1930 году составляет 300 рублей. [86]
- ГАРФ, ф. 7021, оп. 28, d. 68,
отметим, 133. Конечно, оценка по рыночной цене на момент создания акта
ложных комиссий значительно перспективе: пальто, вероятно,
приобретенных на гораздо более низкой цене, в зависимости от времени и особенно режим
сбора. Просмотреть
Натали монаха, "Оценка материальных потерь гражданского населения во
время Второй мировой войны в Советском Союзе: к легитимации частной
собственности? "История и
измерения (в печати). [87]
-
Из обширной литературы по этому вопросу см Катриона Келли и Вадим
Волков "Режиссер Желания: культурность и потребления", в С и D. Келли
Шеперд, строительство русской культуры в эпоху революции, (ред.) 1881-1940,
Oxford, Oxford University Press, 1998, стр. 291-313. [88]
-
Напомним, что акты указывают лишь очень редко профессию жертв. [89]
- ГАРФ, ф. 7021, оп. 28, d. 68, отметим, 121. [90]
- ГАРФ, ф. 7021, оп. 28, d. 31,
л. 142. [92]
-
На официальном культе, посвященной Пушкину, в частности, его
1937-летию, см Кевин MF Платт и Дэвид Бранденбергер (ред.), Эпические
ревизионизм: Русский История и литература, как сталинская пропаганда,
Мэдисон, Университет штата Висконсин Press, 2005. [93]
-
Мы ищем этого автора продувается Виатикум с матерью Strum после
вступления в гетто Бердичева. Он
состоит в основном из книг, которые самое дорогое, наряду с фотографии,
письма, и то, что надо спать, кормить и продолжать осуществлять свою
медицинскую профессию. Его
описание используется для подключения к россиянка Анна Семеновна
культуры интеллигенции, который имеет глубокие знания языка писателей
России девятнадцатого века, но и часто уверены, французская литература
(она до сих пор дать некоторые уроки французского в гетто), в то время
как Украинская
мафия напоминает ему "что [она] зонах общественного [т] успели забыть
за годы советской власти [она] остаться [] евреями." В. Гроссман,
Жизнь и судьба ..., оп. соч.,
стр. 59.
Можно предположить, что тот же самый тип Я-репрезентации в этих работах
немного сухой списки элементов. Однако,
в отличие от Анны Семеновны, представитель интеллигенции, который
презирает материальные блага, пораженной части этих культурных ссылок в
одном типе материального комфорта, что, вероятно, так же, как их
значения, за возможных проблем компенсации финансовый. [94]
-
Это "Однажды утром в сосновом лесу" художник Иван Иванович Шишкин
(1832-1898), выставлены в Третьяковской галерее в Москве и
воспроизводится бесчисленное количество раз в настоящее время, в том
числе коробки из
знаменитой шоколадной фабрики "Красный Октябрь". [95]
- И.
Ильф и И. Петров, Двенадцать стульев, соч. соч. [96]
- В романе
I. Ильф
и Петров И., двенадцать стульев принадлежал к Воробьянинов,
предводитель дворянства превращается в гражданскую сотрудника
государства после революции. Узнав,
что один из них содержали бесценное сокровище, отправной точкой сюжета
романа, он помнит шоу исчезли с его бывшей родной провинции, "Он
отчетливо видел снова гостиной своего особняка, симметричное
расположение орех
мебель с гнутыми ножками, на полированном полу, яркие, как зеркало,
старый фортепиано хвостом и коричневого, стены, дагерротипов самым
знаменитым из его предков, в их маленьких черных овальных рамках "Я и
И.Ильфом .
Петров, Двенадцать стульев, соч. соч.,
стр. 26.
избитые Сувениры для двух сатириков, ностальгия не кажется таким уж
смешным в глазах некоторых из своих игроков. [97]
-
Амбициозный переосмысления образа жизни 1920-х годов, остались очень
теоретический, но где каждая деталь посчитали, подошел к говорить, к
примеру, производство чая услуги в течение определенного количества
гостей (шесть или двенадцать в соответствии с соглашениями ),
которые, как правило, чтобы сохранить режим коммуникабельность
ориентированных частного внутреннего пространства, вместо того чтобы
способствовать исключительное посещаемости коллективных пространство
столовой. В.
С., "Oformlenie быта. Proizvodstvennye
organizácií raskačalis сделать "," Искусство V
Масси, 4, 1930, стр. 22-23,
цитируется в Карен Кеттеринг, '' Ever Подробнее Уютный и удобный ":
сталинизм и советская домашнего интерьера, 1928-1938," Журнал Design
истории, 10-2, 1997, с. 119-135,
здесь р. 126.
Дело в том qu'Evdokia Самойловна отображает чай, как ценообразования,
но и для большого количества гостей, показывает, как требования имели
ограниченный эффект, но и как контекст войны разрешается
разворот значений для физического обладания. [98]
ГАРФ, ф. 7021, оп. 100, d. 71,
отметим, 184. При написании свое заявление, Е. Iantovskaïa
живет в лачуге в Чирчике, новый город Узбекистана, около тридцати
километрах от Ташкента, отделенной от ее муж потерял зрение, так как на
первом этапе эвакуация
на Урал. Как
и многие другие эвакуированных, их уровень жизни снизился, даже если он
говорит, сенсорные 1200 рублей в месяц. Его
письмо помечается вирулентным советского патриотизма "antiboche", но
его главная мотивация, вероятно, из-за его жесткой желание быть
компенсировано до вписываются в перечень, в кастрюли и сковородки,
шесть золотых зубов и шесть крон ,
Мы
не должны удивляться, анахронически, к тому указанием, учитывая, что
больше эвакуированы еврейской национальности. Рыночная
стоимость золотых зубов действительно не обнаружения тел похитителей. При
необходимости, человек может рассмотреть вопрос об их рывке и продавать
их или обменять их на хлеб и другие предметы первой необходимости, в
разделе "Svershilos». Prishli nemtsy! "Ideinyi
kollaboratsionizm в СССР v период великой отечественной Воины, Москва,
РОССПЭН, 2012, стр. 98
(соответственно 26 ноября и 2 декабря 1941 г.). [99]
-
Индикация детской мебели является чрезвычайно редки в запасах. Эвакуированы
из Харькова, Яков Moïseievitch Гуревич упоминает кушетку для
детей, небольшой стол и три стула для двух своих дочерей. Он
принадлежит к богатой семье, ориентированной современности в различных
областях: приз фортепиано вместе с коллекцией 200 дисков и
электрических бытовых предметов (духовка, конфорки, железо ...) ГАРФ,
ф. 7021, оп. 100, d. 53,
примечание 171. игрушки также практически отсутствуют запасы. Дмитрий
Николаевич Головастиков инженер в строительной техники завода в
Воронеже, представляет собой несколько сходную картину: 250 дисков,
радио, некоторые очень серьезное чтение (технических, политических,
некоторые литературы), но и два фарфоровых кукол глаза,
которые закрываются, два "Дед Мороз" и даже электрический гирлянда для
елки, которая не является тривиальным, так как они снова допускается
только с 1936 года, ГАРФ, ф. 7021,
оп. 100, d. 71,
примечание 194. Мы встречаемся чуть чаще детские велосипеды. Нехватка
игрушек в сталинском СССР, см Келли Катриона, Детский мир: Растем в
России, 1890-1991, Нью-Хейвен, Йельский University Press, 2007. [100]
- ГАРФ, ф. 7021, оп. 100, d. 53, отметим, 158. [101]
- ГАРФ, ф. 7021, оп. 100, d. 71, отметим, 166. [102]
- ГАРФ, ф. 7021, оп. 100, d. 71, отметим, 194. [103]
- ГАРФ, ф. 7021, оп. 28, d. 31,
л. 20.
Иван Константинович Айвазовский (1817-1900), великий любитель моря,
русской романтической художника как популярный до революции в 1930; например,
он упоминается среди художников, чьи работы украшают играл в лучшем
советский интерьер, так долго, как любитель делать приобрести качество
воспроизведения такое, что публикующий время Изогиз, в статье В
конце 1930-х годов есть уроки хорошего вкуса чрезвычайно жесткой и
предусмотренные в журнале для женщин советского среднего класса, К.
Кравченко, "О kartinah я reprodukcijah" Obščestvennica, 15,
1937, стр. 17-19; Архип
Иванович Куинджи, русский художник-пейзажист, 1842-1910. [104]
-
Со своей стороны, советское государство, похоже, никогда не
рассматривается для включения в список произведений искусства, принятых
врага, и могут быть возвращены или компенсированы, то, что работает из
музеев и
другие государственные учреждения. Посмотреть
Константин Акинша, "Советский Trophy бригады и Указы Сталина:
компенсации, возмещения в натуральной форме, или" трофеев "войны? "Международный
журнал культурных ценностей, 17-2, 2010, с. 195-216. [105]
-
Без сомнения, это еще слишком рано для этих простых россиян приняли
меру свою очередь из Кремля в религиозных вопросах, Татьяна А.
Чумаченко, Церкви и государства в Советской России: православия со
времен Второй мировой войны в хрущевские годы ред. и
пер. Е. Е.
Roslof, Армонке, М. Е. Шарп, 2002. [106]
- ГАРФ, ф. 7021, оп. 100, d. 53, отметим, 243. [107]
-
"Какая мебель вы хотите? Купца
Ангелов, первой гильдии купец? s'i-я-я-пожалуйста. [...]
", Изъятых в Ангелов, 18 декабря 1918: рояль Becker No. 97012, с его
пуфик; офисы,
два; шкафы,
четыре, два из красного дерева; шифоньер, ... и т.д. [...]
"У нас также есть письмо V [...] Сразу же, Vm, Vn, Voritski, № 48238.
Воробьянинов Ипполит Матвеевич, твой папа, упокой Господь его душу, был
человек с большим сердцем .. . "Becker Grand
Piano No. 54809; Китайские
вазы завода французский Севр, четыре; Обюссон
гобелен, восемь, разных размеров; Гобелены
гобелены, два: Пастушка и пастух; Туркменские
ковры, два, и Khorossan, один; фаршированные
медведи с его квартире одни, полный
спальня, двенадцать штук; столовая, шестнадцать
штук; салон,
четырнадцать штук грецких орехов, подписанный Гамбсу И. Ильфа и И.
Петров, Двенадцать стульев, соч. соч.,
стр. 106-107. [108]
-
Практика входа мебели в результате революции, увидеть замечательную
реконструкцию главе с Ларисой Захаровой за шикарную здания в
Петрограде, "26-28 Kamennoostrovski. Несчастья
здания революции "в Мо L. (ред.), Санкт-Петербург. История,
прогулки, антология и словарь, Париж, Р. Лаффонт, 2003, стр. 473-505. [109]
-
В истории и свидетельства добавить знаменитые клише, которые включают
представителей старых элит, стоя на тротуаре ждет баржи вынуждены
распоряжаться своим имуществом в течение последнего гражданской войны,
чтобы получить минимум жизненно
важное значение. [110]
-
Директор дома престарелых, для которых были выделены одним из
двенадцати стульев и продает его характера в романе, что создает как
perekoupchtchik, то есть, в глазах советского законодательства, спекулянт
в качестве посредника незаконно покупке недвижимости, что было или не
было государственной собственностью, и продавать его к клиенту и карман
разницу, И. Ильф и И. Петров, Двенадцать стульев, соч. соч., стр. 84. [111]
-
Роман вводит нас в судьбе другой партии стульев Гамбса искать в ошибки
жадный священника: припадков у женщины Старгород общем, они были
награждены лица, "Товарищ Brouns, инженер ' который
покидает город в 1923 году в Харьков, принимая всю свою мебель ",
который он, казалось, провести много" и Ростов, где он ставит его
"высококвалифицированных" на службе крупного цементного завода до
просят НПЗ в Баку мебель
вообще сейчас украшают свой уютный дачу, утонул в тропической
растительности холма с видом Батуми, делая Brouns Аватара колониальные
элиты, там., стр. 110, 183, 246 и 341-345. [112]
-.
То, что не менеджер театр в вопросе, чтобы сделать торговлю, продавая
им незаконно мешает людям, здесь герои отчаянно нуждается в партии, там
же, стр 169,
196-200 и 334. [113]
-
Русская версия статьи Л. Захарова, "26-28 Kamennoostrovski
...», ст. соч.,
которая также называется "Двенадцать стульев", как роман, и, таким
образом, его мораль неразрывно связаны между собой в советских и
постсоветских совести, с момента опубликования и до сегодняшнего дня, о
судьбе собственностью
бывших царских элит. [114]
- "Здесь есть
все! Все
Старгород! Вся
мебель! Доу
захватили с определенной даты, данные Доу, долго. И
вот алфавитный, правда зеркало жизни. [...] Это все
есть, весь город. Пианино,
стулья, пуфики, табуреты, диваны, лампы, зеркала ... Мы даже блюда "ILF
И. и И. Петров, Двенадцать стульев, соч. соч., стр. 106. [115]
-
Это, очевидно, исчезновение с переменной скоростью в зависимости от
среды, возраст и т.д. Ностальгия,
которая разрабатывает оборудование для советского мира далеко не
прерывая его исчезновения, так как она является частью западного образа
маркетинга.
Резюме
Эта статья посвящена притоку и движению объектов из-за
рубежа в Советском Союзе в 1940-е годы и анализирует советский подход к
войне через призму материальных объектов в период Второй мировой войны.
В статье рассматривается, как вопросы распределения гуманитарной помощи
пересекаются с (не) признанием геноцида советских евреев во время
фашистской оккупации, а также с советской социальной иерархией.
Объясняется, почему происхождение и точные обстоятельства, которые
привели к попаданию этих объектов в советские дома, оставались в тени
злоупотреблений со стороны войск Красной Армии после поражения фашизма.
Наконец, статья корректирует представление о советской компании,
которая впервые столкнулась с роскошью и западной современностью в
условиях войны, и возвращается к обсуждению судьбы этих объектов в
сталинской материальной цивилизации между двумя мировыми войнами.
Annales:
Nathalie Moine "La perte, le don, le butin. Civilisation stalinienne,
aide étrangère et biens trophées dans
l’Union soviétique des années 1940"